Critiques

Doctor Strange in the Multiverse of Madness : D’un monde à l’autre

Par Yaël Djender

Soumis à la pression du mastodonte Marvel, Sam Raimi ne craque pas et se refuse à livrer un film d’entreprise. En résulte une œuvre à la fois très personnelle et plutôt mainstream, qui devrait cliver au moins autant qu’elle aura attiré. Place à la magie !

Qu’il avait manqué au monde du cinéma, ce Sam Raimi ! Porté disparu depuis 2013 et l’échec du "Monde fantastique d’Oz", préquel des mythiques aventures de Dorothy à l’accueil critique glacial, le cinéaste fomentait depuis quelques années déjà (ou pas) son retour en grandes pompes à Hollywood. Ses brefs intermèdes télévisuels ne suffiraient pas à entretenir son statut. Le père spirituel de Tobey Maguire devait non seulement revenir sur le devant de la scène, mais il devait le faire correctement. Et qui mieux que la Maison des Idées, pour laquelle il avait signé un passage inoubliable entre 2002 et 2007, pour accueillir ce come-back inespéré ?

C’est bien là tout l’insolite de la situation. Sam Raimi n’était pas censé réaliser ce film ! Le rôle, dans un esprit de continuité logique tout à fait entendable, avait été confié à Scott Derrickson. Le réalisateur du premier "Doctor Strange" quittait toutefois le navire en 2020. Il laissait derrière lui un projet ambitieux et urgent. Jusqu’à ce que Kevin Feige ait l’idée du siècle. Boucler la boucle. Embaucher l’homme à l’origine de l’explosion de Spider-Man sur grand écran. Le tout pour diriger la quintessence de la réussite super-héroïque en salles. Faire appel au sauveur de la firme. Pour le meilleur, ou pour le pire ?

Une réalisation époustouflante

La grande force de "Doctor Stange in the Multiverse of Madness", c’est avant tout la qualité (et l’originalité) de sa direction artistique. Au sein d’un MCU auquel il a souvent été reproché d’être trop aseptisé, trop « gris », c’est une nouvelle qui a son importance. Alors bien sûr, les équipes n’ont pas une carte blanche totale. Dans certains cas, elles doivent faire des compromis pour rentrer dans les canons esthétiques du studio. Mais, la majeure partie du temps, on reconnaît la signature visuelle de Sam Raimi. Une rencontre presque constante entre l’ombre et la lumière. Tout un bataillon de gros plans et une multiplication des zooms servent bien la cause du metteur en scène d’"Evil Dead". Sam Raimi revient donc là où tout a commencé. Le tout pour servir une production normale pour lui, atypique pour les autres. Comme à son habitude…

Aussi "Doctor Stange in the Multiverse of Madness" se mue-t-il en la première incursion du Marvel Cinematic Universe dans le monde de l’horreur. Zombies, cadavres, magie noire, démons visions effrayantes… Tout y est. Au point qu’il peut arriver d’oublier que l’on se trouve face à un film de super-héros. C’est indéniablement le long-métrage le plus sombre de cet univers partagé. Il paraît en cela pertinent de déconseiller son visionnage à un public trop jeune ou pas assez averti. Les plus grands prendront toutefois un plaisir monstre (sans mauvais jeu de mot) à découvrir un projet. Ce dernier est visuellement rafraîchissant. Il tente, sans relâche, de se défaire de l’esprit « corporate » usuellement instauré par le studio. Quel pied !

critique-doctor-strange-in-the-multiverse-of-madness-1
Benedict Cumberbatch et Benedict Wong - Copyright Walt Disney - Marvel
Un multiverse fou, mais raisonnable

Nombreux sont les spectateurs qui regrettaient déjà un un fan-service poussé à son paroxysme avant même d’avoir franchi les portes du cinéma. Force est de constater que ce n’est pas le cas. À la place, on découvre quelques caméos intéressants et bien amenés, davantage tournés vers la consolidation de l’histoire que vers les cris hystériques des fans. Mieux encore, ces caméos ne demeurent que des caméos, et n’excèdent dès lors pas les quelques minutes de temps d’écran. Y a-t-il quelqu’un chez Marvel qui aurait l’amabilité de prendre des notes ?

Outre cette meilleure gestion de la quantité de personnages à l’affiche, on découvre aussi une œuvre très riche sous pas mal d’angles. L’histoire est bien ficelée, notamment grâce à la mise en place d’un antagonisme de haute volée. Les performances (et en particulier celle d’Elizabeth Olsen) sont à nouveau à applaudir. Toute l’intensité émotionnelle et la gravité des enjeux institués par le scénario se ressent au travers de prestations impeccables.

Côté casting, c’est encore une fois un sans faute chez Marvel. Côté bande-originale, on pourra évidemment faire le reproche à Danny Elfman de surfer ponctuellement sur la vague nostalgique d’un passé glorieux. Mais les éclatantes sonorités rock de ce nouvel habillage musical sont tellement saisissantes qu’il est difficile de lui en vouloir. On retiendra enfin un amas de concepts multiversels et de théories en tous genres, lancées à la volée, et qui auront bien entendu leur importance à l’avenir.

"Doctor Stange in the Multiverse of Madness" est donc, par voie de conséquence, l’anti "Spider-Man : No Way Home". Plus porté sur l’avenir. Moins nombriliste. Certes, moins généreux, mais infiniment plus intelligent. C’est le film dont avait besoin Marvel, et sans aucun doute celui dont nous aussi, nous avions besoin. Instrument d’une perpétuelle croisée des chemins entre l’univers délirant de son réalisateur et une continuité déjà bien établie, le long-métrage refuse d’être normal. Il finit donc par être unique dans le bon sens du terme, et peut se targuer de donner une bonne leçon de réalisation à pas mal de ses petits camarades costumés.

Tous nos contenus sur "Doctor Strange in the Multiverse of Madness" Toutes les critiques de "Yaël Djender"

ça peut vous interesser

Top Gun Maverick : Un émouvant (re)décollage

Rédaction

West Side Story : Concours Bluray

Rédaction

West Side Story : Le film en Bluray

Rédaction