10 juillet 2020
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Dogville : Quelle expérience !

Grace, une belle jeune femme apeurée comme une souris, mystérieuse, recherchée par des gangsters, trouve refuge dans un petit village pauvre où les habitants semblent peu enclins à voir leur petite vie bien rôdée perturbée par une étrangère. Seul Tom, le philosophe de « Dogville » montre l'envie de prendre sous son aile protectrice la jeune femme fragile et perdue. Si les habitants acceptent, non sans réticences, lors d'un vote, que Grace reste parmi eux, c'est en échange de quelques contreparties. Alors que tous affirmaient haut et fort n'avoir besoin d'aucune aide et que Grace ne pouvait leur être d'aucune utilité, celle-ci va bientôt être forcée de courir de l'un à l'autre, s'adonnant à des tâches aussi variées que dures et rébarbatives. En effet, tous estiment normal que Grace se donne à eux corps et âme puisqu'elle remet sa vie entre leurs mains pour échapper aux gangsters. Mais ce qu'ils ignorent, c'est que la jeune femme a un secret, un secret dont les conséquences dépassent leur imagination… 

Un film dont on ressort sans voix, estomaqué parce qu'il est hors normes, parce qu'il nous interpelle, tant du point de vue de la forme que du fond. Du point de vue de la forme, il n'y a pas de décor : les maisons sont matérialisées par une porte, le chien par un contour à la craie, etc… Ce qui a de quoi désarçonner ! Lars Von Trier a tout réduit à sa forme minimaliste, nous laissant le soin de transposer « Dogville » dans notre propre réalité et faisant ainsi de cette histoire locale une histoire à échelle universelle. Le décor évacué, notre regard ne peut plus que s'attacher aux êtres humains sur lesquels Lars Von Trier se penche : l'impact n'en est que plus fort. Dès lors, on peut parler d'expérimentation à 2 niveaux. D'une part, Lars Von Trier s'essaie à une nouvelle forme de cinéma qui, personnellement me dérange car elle se rapproche trop de la lecture d'un livre. Le cinéma et la lecture d'un livre sont 2 plaisirs différents qui risquent de perdre de leur essence si on atténue leur frontière.

D'autre part, Lars Von Trier ressemble à un scientifique qui tente une expérience sur des rats. Les habitants du village, tels des rats placés dans un environnement stérilisé, sont volontairement isolés du monde, pour être observés : leurs gestes sont décortiqués, leurs comportements et leur mode de fonctionnement sont mis en exergue, leur propre définition des valeurs humaines et sociales fondamentales sont percées à jour. Nul n'ignore que, dans de telles conditions, les apparences ne tiennent qu'un temps mais que, passé un certain cap, le masque tombe pour montrer « l'être » dans sa vraie nature. Et les faits et phénomènes auxquels nous, spectateurs, allons assister, sont justement de nature perverse, violente, poignante, crue. Parce que du point de vue du fond, Lars Von Trier ne nous ménage pas, et les mots auxquels il donne corps ont une force bouleversante.

Les esprits des habitants ligués contre celle qui n'est pas des leurs, l'atteinte à la dignité humaine, la cruauté mentale et physique, les comportements visant à humilier et à dégrader un être (Grace) jusqu'au plus profond de sa chair, la vengeance, la rumeur qui, cautionnée par la majorité, tient lieu de vérité sont autant de choses qui nous font hurler intérieurement tandis que l'histoire se déroule sous nos yeux, d'autant plus que la présence de Nicole Kidman rend le drame plus intense, tant elle est bouleversante en femme fragile, traquée comme une proie prise à un piège dont l'étau se resserre insidieusement petit à petit. 

L'expérience tentée est d'un tel caractère que les 3 heures du film passent très vite. Redoutable, « Dogville » l'est à plus d'un égard ; malin, culotté et réfléchi, Lars Von Trier l'est également à plus d'un égard. Même si on peut se demander s'il faut légiférer cette forme de cinéma sans décor (peut-on encore parler de cinéma ou s'agit-il d'une sorte de livre sans images sur grand écran ?), il faut bien reconnaître que « Dogville » est un film qui nous marque au fer rouge et qui rôdera longtemps dans nos esprits car l'expérience réalisée soulève de nombreuses questions : jusqu'où peut-on pardonner ou ne pas pardonner ? Tous les actes commis peuvent-ils être excusables ? Peut-on construire un monde humain alors même qu'il subsiste ne serait-ce qu'une parcelle d'inhumain ?

Auteur :Nathalie Debavelaere
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