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Dolls : Les amants enchaînés

Dixième opus d'une filmographie majeure, Dolls de Takeshi Kitano est une pure splendeur visuelle au service d'une ode déchirante à l'amour fou déclinée en trois chapitres. Une mise en scène flamboyante et dépouillée où le cinéaste japonais filme au plus près la passion éternelle. 

Ce poème cinématographique brûlant, sous l'écorce d'une froideur apparente, s'ouvre par un surprenant prologue dévoilant le violent destin d'un couple d'amants à travers l'art ancestral des poupées du Théâtre Bunraku. Soit la métaphore de la folie et de la souffrance amoureuse illustrée ensuite par trois histoires d'amour à l'issue tragique où les personnages se croisent, reliés secrètement par une corde rouge à laquelle s'enchaîne volontairement un couple à la trajectoire bouleversante.

Un sacrifice inconcevable mais d'une force émotionnelle rare, fil conducteur d'un film parsemé d'images allégoriques, de signes et de symboles où Kitano touche à l'universel sans jamais quitter la sphère de l'intimité amoureuse. Articulées autour la passion absolue et destructrice, traversées par les thèmes de l'indéfectible fidélité et de l'éphémère trahison, ces trois fables s'éloignent parfois des codes de la narration classique pour adopter une esthétique délicate et fragile où émotions, sentiments et sensations serviraient de lien narratif tandis que le spectateur comblerait les absences assumées du récit. Une belle liberté laissée à chacun qui n'affecte en rien le vertige provoqué par ces trois contes contemporains.

Kitano parsème ainsi ces récits ancrés dans une réalité recomposée d'un étrange onirisme, parfois inquiétant, où la passion absolue rejoint la pulsion mortifère telle l'idolâtrie irrépressible de ce fan d'une jeune pop-star qui ira jusqu'à se priver de la vue pour pouvoir rencontrer celle qui, à la suite d'un accident, a perdu l'usage d'un oeil et refuse que quiconque puisse la voir ainsi. Une adoration destructrice mais d'une folle générosité où le jeune homme s'oublie et se mutile afin d'épouser le sort cruel d'une vie brisée. Avec pour seule récompense de lui donner la main au milieu des roses dans un geste amoureux fugace mais inoubliable.

Certes, ici comme dans la littérature (Héloïse et Abélard, Tristan et Iseut, Roméo et Juliette), les histoires d'amour finissent mal mais chaque couple aura senti le souffle rare et enivrant de la passion éternelle, là où tout n'est que beauté, fatalité et tristesse. Kitano achève son hymne à l'amour sur une image sublime, ultime touche formelle foudroyante, comme la signature au bas d'une toile colorée où les plans se composent comme des tableaux vivants (Yohji Yamamoto signe des costumes renversants) tandis que la musique du fidèle Joe Hisaishi enveloppe les images d'une grâce sidérante. L'oeuvre la plus audacieuse d'un grand maître du cinéma contemporain

Auteur :Patrick Beaumont
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