15 septembre 2019
Critiques

Douleur et gloire : Pedro par Almodóvar

La critique du film Douleur et gloire

Par Justine Briquet

Dans "Douleur et Gloire", Salvador Mallo est un cinéaste en pleine crise. Crise existentielle comme artistique, il ne parvient plus à écrire. Son corps comme son esprit le font trop souffrir. Réfugié dans la solitude de son appartement madrilène, l’homme retourne chaque nuit aux sources de sa fièvre créatrice.

Retourner en arrière, là est le principal propos de "Douleur et Gloire", lui-même découpé par des séquences de réminiscences. "Volver", le bien nommé, présageait déjà de ce nécessaire retour aux origines, au passé fondateur de l’artiste.

Mais, qu’est-ce qui fait toujours écrire Almodovar ? Telle est la question de ce film nostalgique et bouleversant. Pedro Almodóvar qui nous avait habitué à ses « almodrames » flamboyants, signe ici une œuvre moins provocante, plus douce, comme un lent déchirement du cœur.

Le créateur prête à son acteur fétiche, Antonio Banderas, méconnaissable, ses vêtements, sa crinière argentée ébouriffée ainsi que ses blessures. L’acteur trouve ici son meilleur rôle à ce jour : il ne joue pas, il est véritablement Almodóvar au point que l’on ne sait plus très bien qui est l’un ou qui est l’autre.

Pour autant, on pourrait croire que le réalisateur nous rappelle, à chaque instant, que l’on doit considérer tout ceci comme étant dit par un personnage.

Plongeant dans les affres de l’autofiction, l’artiste se met à nu comme jamais tout en fantasmant sa propre réalité. Il raconte la douleur d’un corps et d’un cœur qui ont vécu successivement l’amour maternel, la passion, la gloire, le deuil. La douleur comme seule rançon de la gloire, donc.


La promesse de l’amour maternel

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Pénélope Cruz reste fidèle à Almodovar
Grâce à ses retrouvailles avec un de ses anciens acteurs, Salvador se laisse aller à goûter le poison de la drogue dure. L’héroïne vient sceller le pacte diabolique d’une amitié retrouvée. En inhalant cette substance encore méconnue, le réalisateur déchu voyage dans son esprit, à travers des trips hallucinatoires, qui le ramènent inlassablement à l’enfance et à la mère.

Jacinta, la mère de Salvador, est interprétée par une Penelope Cruz incroyable de vérité. Comme à chacune de ses collaborations avec le réalisateur, elle n’est plus l’actrice mondialement connue mais la femme et la mère espagnole typique.

Courageuse malgré les difficultés, aimante, dure aussi parfois, elle est de ces femmes qui donnent leur vie pour leur enfant, cet enfant dont elle ressent dès les premiers instants la différence et l’intelligence.

Vivantes elles sont ces femmes, ces mères, qui chantent les chansons de Chavela Vergas en étendant le linge. Cette vitalité, cette liberté, qui peuple précisément tous les films de Pedro Almodóvar. Le petit garçon de neuf ans est en avance pour son âge, il lit et écrit déjà.

Visiblement touché par la grâce, sa voix pure et cristalline le fait vedette du chœur de son école religieuse. Salvador était voué à être artiste. Voué aussi à être l’éternel enfant de cette mère qui lui dira un jour : « Tu n’as pas été un bon fils, mon fils » comme pour lui dire tout le contraire, précisément. La figure de la mère et de la femme en général est donc la première matrice de la création d’Almodóvar.


De l’importance du premier désir

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Asier Flores dans la peu du jeune Salvador
Malgré cet élément central de l’enfance dans "Douleur et Gloire" , il manque à Salvador un ingrédient pour reconstituer son propre cheminement vers la création. Serait-ce sa folle passion pour un ancien amant ?

Le goût amer d’un amour inachevé lui inspire toutefois un texte nommée « Addiction ». Toujours pourtant, la question de la passion le ramène à l’enfance comme si la matrice de son propre désir s’était créée dans ses jeunes années. Passion des hommes, passion du cinéma, il se rappelle des projections auxquelles il assistait enfant, de l’odeur mêlée de pisse et de jasmin. Pourquoi toujours l’enfance ?

Il aura fallu une découverte mystérieuse dans un musée pour refaire paraître le souvenir brûlant du premier désir. Un enfant sous la chaleur aride de l’été s’évanouit de désir devant le corps nu d’un jeune maçon. La scène, toute en pudeur, est une véritable prouesse cinématographique, qui donne à vivre ce premier frisson comme jamais un cinéaste ne l’avait montré avant.

Ce tout premier désir fait sortir le personnage de la grotte de son inconscient pour réaliser ce qu’allait imposer comme lois le désir vampirique, obsédant, qui peuplerait ses films comme sa vie.

Le premier désir pour ce jeune homme hypnotique et sensuel, incarné à l’écran par le sublime Cesar Vicente, allait lui redonner la force de créer à nouveau. Comme dans La Mauvaise éducation, les souvenirs sont mis en scène pour raconter une nouvelle histoire au monde.

"Douleur et Gloire" est, en ce sens, un véritable hommage au cinéma et au désir dont il se nourrit toujours, un hommage à la création et donc à la mère, inévitablement. Quant à l’aspect évidemment testamentaire du film, il n’en reste pas moins la magnifique histoire d’une renaissance.

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