Critiques

Douleur et Gloire : Pedro par Almodóvar

La critique du film Douleur et gloire

Par Justine Briquet

Dans "Douleur et Gloire", Salvador Mallo est un cinéaste en pleine crise. Crise existentielle comme artistique, il ne parvient plus à écrire. Son corps comme son esprit le font trop souffrir. Réfugié dans la solitude de son appartement madrilène, l’homme retourne chaque nuit aux sources de sa fièvre créatrice.

Retourner en arrière, là est le principal propos de "Douleur et Gloire", lui-même découpé par des séquences de réminiscences. "Volver", le bien nommé, présageait déjà de ce nécessaire retour aux origines, au passé fondateur de l’artiste. Mais, qu’est-ce qui fait toujours écrire Almodovar ? Telle est la question de ce film nostalgique et bouleversant. Pedro Almodóvar qui nous avait habitué à ses « almodrames » flamboyants, signe ici une œuvre moins provocante, plus douce tel un lent déchirement du cœur. Le créateur prête à son acteur fétiche, Antonio Banderas - méconnaissable - ses vêtements, sa crinière argentée ébouriffée et surtout ses blessures. L’acteur trouve ici son meilleur rôle à ce jour : il ne joue pas, il est véritablement Almodóvar au point que l’on ne sait plus très bien qui est l’un et qui est l’autre. Pour autant, le réalisateur semble nous rappeler, à chaque instant, que tout ceci doit évidemment être considéré comme étant dit par un personnage. Plongeant dans les affres de l’autofiction, l’artiste se met à nu comme jamais auparavant tout en ne cessant de fantasmer sa propre réalité. Il raconte la douleur d’un corps et d’un cœur qui ont vécu successivement l’amour maternel, la passion, la gloire, le deuil. Il dépeint la douleur comme seule rançon de la gloire, donc.


La promesse de l’amour maternel

Grâce à ses retrouvailles avec un de ses anciens acteurs, Salvador se laisse aller à goûter le poison de la drogue dure. L’héroïne vient sceller le pacte diabolique de cette amitié retrouvée. En inhalant cette substance encore méconnue, le réalisateur déchu voyage dans son esprit, à travers des trips hallucinatoires, qui le ramènent inlassablement à l’enfance et à la figure de la mère. Jacinta, la mère de Salvador, est interprétée par une Penelope Cruz incroyable de vérité. Comme à chacune de ses collaborations avec le réalisateur, elle n’est plus l’actrice mondialement connue mais l'archétype de la femme et de la mère selon Almódovar.


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Penelope Cruz/ Copyright Studiocanal/El Deseo/Manolo Pavón

Courageuse malgré les difficultés, aimante, dure aussi parfois, elle est de ces femmes qui donnent leur vie pour leur enfant, cet enfant dont elle ressent dès les premiers instants la différence et la profonde intelligence. Vivantes sont ces femmes, ces mères, qui chantent les chansons de Chavela Vergas en étendant le linge près de la rivière. Cette vitalité, cette liberté peuplent absolument chaque film de Pedro Almodóvar. Le petit Salvador est en avance pour son âge. À neuf ans, il lit et écrit parfaitement. Visiblement touché par la grâce, sa voix pure et cristalline l'intronise comme étant la nouvelle vedette du chœur de son école religieuse. Salvador était voué à être artiste. Voué aussi à être pour l'éternité un fils. Le fils de sa mère précisément. Cette mère qui lui dira un jour : « Tu n’as pas été un bon fils, mon fils » comme pour lui dire tout le contraire, précisément. La figure de la mère et de la femme en général est donc la première matrice de la création d’Almodóvar.


De l’importance du premier désir

Malgré cet élément central de l’enfance dans "Douleur et Gloire" , il manque à Salvador un ingrédient pour reconstituer son propre cheminement vers la création. Serait-ce sa folle passion pour son ancien amant ? Le goût amer d’un amour inachevé lui inspire cependant un texte nommée « Addiction ». Toujours pourtant, la question de la passion le ramène à l’enfance comme si la matrice de ses propres désirs s’était créée lors de ses jeunes années. Passion des hommes, passion du cinéma, il se rappelle des projections auxquelles il assistait enfant, de l’odeur mêlée de pisse et de jasmin. Mais pourquoi toujours revenir à son enfance ? Il aura fallu une découverte mystérieuse dans un musée pour refaire paraître le souvenir brûlant du premier désir. Un enfant sous la chaleur aride de l’été s’évanouit de désir devant le corps nu d’un jeune maçon. La scène, toute en pudeur, est une véritable prouesse cinématographique, qui donne à vivre ce premier frisson comme jamais un cinéaste ne l’avait montré précédemment.

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Asier Flores dans la peu du jeune Salvador

Ce tout premier désir fait sortir le personnage de la grotte de son inconscient pour réaliser ce qu’allait imposer comme lois le désir vampirique, obsédant, qui peuplerait ses films et sa vie dorénavent. Le premier désir pour ce jeune homme hypnotique et sensuel, incarné à l’écran par le sublime Cesar Vicente, allait lui redonner la force de créer à nouveau. Comme dans "La Mauvaise éducation", les souvenirs sont mis en scène pour raconter une nouvelle histoire au monde.

"Douleur et Gloire" est, en ce sens, un véritable hommage au cinéma et au désir dont il se nourrit constamment. Un hommage à la création et donc à la mère, inévitablement. Quant à l’aspect évidemment testamentaire du film, il n’en reste pas moins la magnifique histoire d’une renaissance.

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