7 décembre 2021
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Drive : Critique

Avec "Drive", il suffit donc d'une grandiose séquence d'ouverture pour nous plonger immédiatement dans le dernier film de Nicolas Winding Refn, dernier lauréat du prix de la mise en scène à Cannes. Ici pas de longs dialogues, de psychologie, de mise en place des personnages. Le pitch est des plus basiques : un prodige du volant, solitaire et mutique, cascadeur et mécano le jour, chauffeur pour braqueurs la nuit, va s'éprendre de sa jolie voisine, vouloir aider son mari sorti de prison et se retrouver ainsi mêler à la mafia locale. Le charmant et doux « driver » va ainsi se transformer en ange exterminateur pour secourir la femme qu'il aime.

C'est donc avec un scénario de série B que le talentueux cinéaste danois met tout le monde d'accord. Car la mise en scène, elle, n'est pas vraiment représentative de ce qui se fait dans un film de série B. Ceux qui s'attendent à un classique film d'action risque donc d'être surpris, en effet NWR s'impose ici par la maîtrise, l'efficacité, la puissance voire la perfection de sa mise en scène.

C'est un film épuré, très graphique, il n'y a pas un plan de trop. Tout participe de ses choix esthétiques, il s'attarde sur les visages, les détails, la bande originale aux forts accents de pop eighties rythme, structure le film. La couleur, le travail précis sur les chromatiques (précisons que Refn est daltonien!) et la lumière nous donnent un voir un film d'ambiance, de sensations, nous ne sommes pas loin du L.A de Michael Mann et de son "Collateral". Oui "Drive" tend vers la poésie, une forme de romantisme mortifère, une mélancolie sourde sublimée par cette représentation d'une « Cité des Anges » menaçante, loin des clichés « West Coast », ambiance blondes siliconées en bikini et surfeurs peroxydés.

C'est à nous spectateurs d'entrer dans ce film mental, bien loin des canons du film d'action basique car il se vit comme une expérience sensorielle et existentielle. La vitesse, la transe de la conduite, l'adrénaline du danger, de la survie, de la violence, tout est dans les sensations, les gestes, les regards, les actes ; l'intrigue est minimale, on en sait peu et c'est tant mieux. Comment entrer dans la tête, la psyché de ce personnage fascinant ? Comment comprendre ses motivations, ses actes, alors qu'on ne sait rien de lui ? Il y a cette jouissive ambivalence de se prendre d'affection pour un schizophrène-psychotique ("Dexter" en est un bon exemple dans un autre genre) !  Profitons-en pour évoquer Ryan Gosling et son personnage sur lequel repose le film.

Ce « driver » donc, cet « outlaw », ce héros sans nom est du genre taiseux. Il n'est que fonction ("I drive"), on ne connait pas on passé, son histoire, il cache ses émotions. Il n'y a pas de mots en trop chez lui mais malgré tout une douceur se dégage de son visage, de son sourire. En rencontrant sa jolie voisine (la toujours excellente Carey Mulligan), il va même s'illuminer. C'est en voulant protéger sa dulcinée que sa noirceur, sa violence va se réveiller. C'est comme si il essayait de se débrouiller avec, d'en faire quelque chose de bien, pour sauver une femme, uniquement par amour. Ainsi ce personnage oscille entre une figure de super-héros qui, lorsqu'il enfile son blouson à dos de scorpion, se transforme en tueur pour sauver sa peau et celle des gens qu'il aime. C'est aussi un chevalier venant au secours de sa princesse, prise dans les griffes des forces du mal. Super-héros ambigu soit mais personnage fascinant, troublant et touchant.La schizophrénie englobe le film, son ton, son rythme car on est baladé entre une love-story épuré et des scènes d'ultra-violence représentées avec beaucoup d'effets.

Au diapason de la déjà culte scène de l'ascenseur qui nous offre une sublime scène de baiser suivie d' un accès (ou excès) de folie du « driver », défonçant littéralement le visage d'un assaillant. On passe ainsi d'un thriller atmosphérique puis a un début de romance pour basculer vers des scènes d'une violence inouïe quand il s'agit de sauver sa peau. Tout est dans la variation de rythmes, dans la virtuosité du montage qui constamment relance la narration, accélère le récit par des fulgurances, des explosions de violence terrifiantes. Alors oui ce dernier virage est perturbant, choquants pour certains, maniériste pour d'autres. Mais peu importe ces réserves ou ces limites car NWR tient son film jusqu'au bout, il ne recule devant rien, à l'image du "Black Swan" d'Aronofsky, nous sommes dans du « sur-cinéma » qui s'assume, qui est maîtrisé, référencé et donc jouissif. C'est outrancier, flamboyant, virtuose, magnétique. Une nouvelle déclaration d amour du cinéma en quelque sorte pour ce film qui n'est pas sans rappeler Cronenberg par son aspect vénéneux, son érotisme morbide à la « Crash », ses personnages troubles.

Scorsese et Kubrick ne sont pas loin non plus en général avec le prodige danois, de « Taxi Driver » à « Eyes Wide Shut » toute la filmographie de Refn est contaminée par ses deux maîtres, ceux notamment de la représentation de la violence, d'une virtuosité esthétique assumée. Mais les deux films qui se rapprochent le plus de « Drive » sont donc « Collateral » de Michael Mann, avec en particulier cette représentation très graphique et esthétisante d'un L.A crépusculaire et « Boulevard de la mort » de Tarantino pour le geste, celui d'exploser, de moderniser, de rehausser le cinéma de genre, la série B et de l'amener dans la cour des grands, dans le panthéon sacré du cinéma d'auteur.

Avec ce film Nicolas Winding Refn confirme et s'impose comme un des grands metteurs en scène du présent et du futur, à l'instar de quelques uns qui depuis quelques années nous ont ravis et plus que convaincus : David Fincher, Darren Aronofsky, James Gray, Richard Kelly, Kelly Reichardt, Bong Joon-ho, Paul Thomas Anderson, Nuri Blige Ceylan, Jacques Audiard, Bertrand Bonello… (Liste bien sur non exhaustive et totalement subjective !). "Drive" est ainsi une « claque » de plus en cette riche année de cinéma, nous n'avons ainsi pas fini de parler du prolifique NWR (huit films en quinze ans) qui, dorénavant adopté à Hollywood, devrait nous proposer encore plein de projets fous et à nouveau avec son acteur fétiche (citons "Only God Forgives" règlement de compte entre un flic et un gangster sous fond de boxe thaïe), l'acteur du présent et du futur, vous l'aurez compris le fameux Ryan Gosling.

Après Scorsese et Di Caprio, Cronenberg et Mortensen, Gray et Phoenix, un nouveau duo de choc arrive avec "Drive" : longue vie (cinématographique) à Nicolas et Ryan, que l'excellence perdure messieurs. 

Auteur :Loïc Arnaud
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