16 décembre 2019
Critiques

Dumbo : Petite trompe et grandes oreilles

Critique du film "Dumbo"

par Guillaume Méral

C’est toujours la même rengaine. A chaque nouveau film de Tim Burton, une large portion du cosmos cinéphile fait sédition avec le sens commun pour guetter les signes d’une résurrection artistique du réalisateur.

Soins palliatifs

Une telle dévotion forcerait presque l’admiration si ça ne faisait pas 15 ans que chaque livraison burtonienne ressemblait à un tract pour l’euthanasie artistique. Nous, on appelle ça de l’acharnement thérapeutique.

Toutes proportions gardées, la population de Burton City se trouve dans la même impasse que ses voisins de "Neverland" : devant l’évidence, ils ne veulent pas se résoudre à let it go.

En même temps, il faut bien avouer que le saligaud ne fait rien pour aider ses fans à faire leur deuil. A chaque fois ou presque, il aligne les signes ostentatoires de reconnaissance de lui-même pour titiller les zones oh combien érogènes de l’espoir fondé sur le souvenir des années-fastes.

"Dumbo" ne fait pas exception à la règle : réunions des anciens (Michael Keaton, Danny de Vito) et des nouveaux (Eva Green), histoire qui fleure bon l’ode à la « DIFFERENCEUUUHHH », monde du cirque pour évoquer la tendresse freak et placer une référence à Big Fish en pensant bien faire (ce qui est quand même le signe d’une sénilité précoce )… Bref, ça sentait l’arnaque, et le résultat a effectivement un gout de carotte.

Bien qu’on ne puisse pas se déclarer surpris, force est de constater qu’il est toujours désolant de voir Burton trouver de nouvelles manières de mettre en scène son avis de décès artistique.

Mise en scène qui tient du cahier des charges désincarné, imagerie ripolinée à Photoshop, fantômes des jours meilleurs maltraités par la réalité du présent (ici, c’est "Edward aux mains d’argent" et "Ed Wood" qui prennent cher).

Sans compter une facture générale aggravée par l’archaïsme d’une réalisation qui ne fait que creuser le fossé avec l’excellence manifeste des techniciens œuvrant sur le film. On se croirait revenu au temps de George Lucas avec "Star Wars- Episode 1".

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Les yeux sans regard

Pour autant, ce n’est pas le constat (pas neuf) que le numérique fait office de lampe à ultra-violet sur la taylorisation du cinéma de Burton qui nous intéresse en l’état. C’est la propension d’autant plus accentuée du cinéaste à normaliser la marginalité de ses personnages, dont la différence ne tient plus que d’un point de vue cosmétique.

Il n’y a qu’à revenir sur l’introduction de Colin Farrell, vétéran de guerre amputé d’un bras dans les tranchées, dont l’infirmité est balayée d’un revers de la main dès l’introduction. Ou comme le dirait Hubert Bonisseur de la Bath, la Première Guerre mondiale ? Ah oui, quelle histoire quand même.

Cette absence de compassion n’est pas qu’une conséquence de la « perte » de Tim Burton sur le plan formel, mais un parti-pris à part entière. Auparavant, les aspirations à l’acceptation de ses personnages se heurtaient au refus d’une société qui les poussait dans "l’essentialisation" de leur condition. C’était la beauté tragique de "Batman Le défi", le lyrisme déchirant d’"Edward aux mains d’argent".

Or, en distinguant ainsi l’apparence de la caractérisation, Burton impose une neutralité de point de vue qui produit deux conséquences. D’abord, le détachement du spectateur, les yeux mouillés de l’éléphant trop meugnon constituant concrètement l’unique vecteur d’empathie pour nous intéresser à ce qui se passe à l’écran. Ensuite, l’annihilation de la dimension contestataire inhérente à ses personnages.

On n’ira pas jusqu’à paraphraser ce célèbre suisse qui enfilait déjà son pyjama du mauvais côté lorsque Burton connaissait son apogée, et prétendre que tout est politique. Mais difficile de séparer le freak de sa dimension contestataire qui lui est inhérente.

Qu’on le veuille ou non, la figure du « monstre » (terme générique pour englober ce qui est hors-norme) porte dans ses gênes la confrontation de l’humanité avec son refoulé, l’inconscient qui lui échappe. Lui retirer ça, c’est lui enlever sa raison d’être.

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La monstrueuse parade

Or, c’est là que "Dumbo" révèle son essence nécrosée. Burton peut bien mettre des taquets inoffensifs à Walt Disney à travers le personnage de Michael Keaton (toujours aussi classe), ou jeter quelques glaviots approuvés par un comité d’exécutifs au parc d’attraction de la maison-mère, ce n’est qu’illusion.

De la poudre de perlimpinpin comme dirait un autre disruptif éminent, dispersée pour placer des arguments dans la bouche des exégètes. En effet, tous les personnages du film évoluent dans un espace neutre où leur apparence constitue un avantage dans une société-spectacle sacralisée par les automatismes de la réalisation.

On n’attendait pas forcément de Burton qu’il remette en cause les piliers de la baraque. Mais ce plan ou Colin Farrell et sa fille regardent plein d’espoir l’échantillon automatisé de l’American way of life devant eux catalyse tout le malaise symbolique qui émane de ce Dumbo.

Et on comprend que Tim Burton n’a pas été choisi pour sa propension à questionner les mécanismes du tout-entertainment., mais pour lui signer un chèque en blanc sans regarder à la dépense. C’est un fait, le cinéaste n’a jamais eu le QI cinématographique requis pour pirater les codes en sous-marin, et sa rébellion (si tant est qu’il convient de la nommer ainsi) d’alors s’exprimait dans un rapport entre le fond et la forme qui ne pouvait-être que direct.

Qui plus est dans un monde ou l’uniformité de mise sur la photo de famille facilitait l’identification des parties dans le combat à mener. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : la diversité est d’autant plus encouragée qu’elle perpétue la reproduction du système (voir le progressisme à marche-forcée des derniers Disney).

La différence c’est tendance, et celle de Burton fait valoir le ravalement de façade auquel procède la maison-mère. Le réalisateur n’est même plus l’ombre de lui-même, mais un Joe Dante au rabais débauché pour la fausse transgression de son imagerie régurgitée.

A l’instar de son éléphant, qui bat des oreilles sur commande avec une plume dans le nez. Tim Burton n’est pas mort, non, il s’est reconverti en corporate-man retranché derrière un alibi cache-misère. S’il vous plait, débranchez-le.

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