30 juillet 2021
Critiques

Elle : Une focalisation hypnotisante

"Elle" ou « la focalisation hypnotisante sur Isabelle Huppert ».

L'édition 2016 du Festival de Cannes a accueilli "Elle", un thriller psychologique, malsain et existant qui… ne rafle aucun prix ?! Cela nous laisse perplexe. Ne perdons pas de temps à passer un savon aux marches du Palais des festivals et des congrès, elles sont déjà trop haut(ain)es pour ceux qui voudraient les gravir …

Il faut dire que les films de Verhoeven regorgent de provocations (entre les soldats nazis de "Starship Troopers", les prostituées sans rédemption de "Show Girls", la scène de l'interrogatoire dans "Basic Instinct" où Sharon Stone laisse entrevoir son pubis). Elle n'échappe pas au déploiement de cet humour noir comme un café serré sans sucre. De fait, avec chaque film on a l'impression de boire la tasse et d'en être dégoûté à vie, mais c'est si roboratif qu'on en redemande.

Paul Verheoven correspondrait presque à l'agresseur et nous à sa victime Michelle (Isabelle Huppert). Il ouvre directement le film sur la scène de viol, et on comprend que l'on va suffoquer pendant 2h10. Alors tout d'abord, on tente de s'échapper par nos rires gênés ; s'ensuit une courte résignation jusqu'à ce que la strangulation nous paraisse excitante.

Les dialogues, en grande partie, éveillent en nous cette impression. Ils sont concis, directs. La répartie des personnages dynamise les scènes. Michelle, la victime du viol, boxe avec ses mots. Son agression à peine terminée, elle se relève, met ses talons, balaie le verre cassé, appelle un serrurier… C'est du sang froid qui coule de son entrejambe. Avec sa renommée nationale de fille d'un criminel, Michelle ne peut se résigner à appeler la police que les journalistes suivent de près. Il ne lui reste plus qu'à dénicher son agresseur par elle-même …

Michelle fait partie des dommages collatéraux des crimes de son père. Mais elle semble aussi être devenue indestructible au contact de ces horreurs. Ce n'est pas faute d'avoir tout tenter pour la briser. En réalisateur-démiurge, Paul Verhoeven déverse son sadisme sur elle. Même si certaines scènes d'humiliation sont teintées de comique pour faire passer la pilule, Verhoeven affirme sa provocation jusqu'au bout. Il instaure une idée d'enfermement par la répétition des scènes de viol, d'insécurité lors des scènes de nuit – images déjà angoissantes en elles-mêmes. Verhoeven semble nous dire Vous avez trouvé cela désagréable ?… Je rembobine alors…

Cependant, Michelle, autant qu'Isabelle Huppert, ne se laisse pas démonter. Elle affiche un pragmatisme insondable. Tandis que les autres personnages sont pris de cours par les événements, Michelle arrive à s'imaginer à la place des autres, à deviner leurs désirs. Ce n'est pas de l'altruisme de sa part mais un calcul. Verhoeven, hobbien dans l'âme, filme « la guerre de chacun contre chacun » où Michelle est un loup.

Dès lors, la caméra ne la quitte pas des yeux un instant. Isabelle Huppert nous hypnotise. Pas une seule scène de l'évacue. Le spectateur est privé de l'omniscience que lui accorde nombre de thriller. Ici, il ne peut ni avoir peur pour Michelle ni se moquer parce qu'il en saurait plus qu'elle. Non ici, il l'admire. En effet, avec le peu d'éléments dont on dispose, l'esprit de stratège de cette businesswoman mène l'enquête. Il faut dire qu'elle n'est jamais submergée par ses émotions comme nous le sommes. Son visage souvent inexpressif en vient à nous effrayer.

Le spectateur finit par se demander qui est le plus loup des hommes, le violeur sadique ou la victime rancunière ? Michelle nous devance constamment. Nous pensions qu'elle allait se défendre. Elle nous perturbe par son attitude offensive. Ainsi, Verhoeven signe là une belle structure narrative. Tous les autres personnages gravitent autour d'elle et on sent qu'elle tire profit de toutes les données qu'ils lui apportent. Elle éveille en nous un mélange de terreur et de fascination. Le réalisateur parvient alors à faire de nous des cinéphiles masochistes (qui attendent avec excitation le surgissement cruel du hors-champ).

Certes, Michelle est malsaine. Pour autant, sa franchise engendre des relations sincères. Qu'elles soient toxiques comme celles qu'elle entretient avec la copine autoritaire de son fils (Alice Isaaz), sa mère artificielle (Judith Magre), son amant narquois (Christian Berkel). Ou bien qu'elles la rendent empathique : son amitié de confiance avec Anne Consigny, son divorce regretté avec Charles Berling, son jeu de séduction avec Larent Lafitte – au passage, on salue les performances individuelles de chacun d'eux. Les moments de grâce, desquels Michelle n'est pas exempte, permettent alors d'entrevoir sa vulnérabilité.

Ainsi, "Elle" sort les crocs sur un vaste buffet de fantasmes refoulés. Notre mot de la faim ? La vengeance n'est pas un plat qui se mange froid… mais cru.
Auteur :Coline Devaux
Tous nos contenus sur "Elle" Toutes les critiques de "Coline Devaux"