20 janvier 2022
Critiques

En attendant Bojangles : L’amour à la folie

Par Guillaume Méral

Les évidences toujours plus faciles à écrire qu'à assumer au quotidien. Par exemple, si l’amour est aveugle et que la raison lui rend la vue, autant fermer les yeux pour ne pas descendre de l'arbre. Après tout, on ne vit qu'une fois. Le coup de foudre ne tombe jamais deux fois au même endroit. Les bonnes raisons de descendre du manège ne sont que des mauvaises excuses s'il ne s’est pas arrêté de tourner. Vivre ensemble au jour le jour, ça vaut mieux que de savoir que demain se fera sans l'autre. Bref plus facile à dire qu’à faire, et "En attendant Bojangles" ne cache au spectateur de la fragilité de l'amour par avis de tempête : même avec un grand A, l'impossible est bien français quand la raison, ou son absence en l'occurrence, s'en mêle.

Mais pour Georges, pas question de ramener ses pieds sur Terre. Quand son cœur tombe pour Camille, c'est pour sauter dans le vide sans parachute ni piste d'atterrissage, destination les étoiles. Car chez elle, le réel constitue une violence qui l'atteint dans sa chair et dans son âme. L'évasion n'est pas une option, mais une question de vie ou de mort qui se joue à chaque minute de chaque instant. Bref, elle est folle, comme on le dit encore beaucoup (trop) aujourd’hui, et encore plus dans la France des années 60. Pour Georges, fils de bonne famille dilettante par vocation, l'indolence devient un devoir conjugal, la dolce vita un art de vivre obligatoire, la facilité un sacerdoce. Le merveilleux sinon rien, car c'est tout ce que sa femme peut supporter. Pour le meilleur et tant pis pour le pire.

Les plus grands films se reconnaissent dans leur propension à dépasser les récifs du sens commun, et réussir là où s’arrêtent les gens raisonnables. Et de fait, Régis Roinsard et son équipe avaient 1000 façons de se louper avec "En Attendant Bojangles". 1000 façons de siffler la fin de la fête, 1000 façons de laisser le jugement du spectateur s'immiscer dans le ride, 1000 façons de rendre l'évidence l'intolérable. 1000 façons de déposer les armes face à la raison.

Car à l'instar de ses personnages, le réalisateur de Populaire ne fait pas les choses à moitié. Aucuns trous dans la raquette ici, et encore moins de distance raisonnable vers laquelle se replier. Le cinéma, c'est faire passer le spectateur de l'observation à l'expérience et à cet égard, "En Attendant Bojangles" est une proposition de grand-écran absolue. Roinsard convoque tous les outils à sa disposition pour faire prendre vie à l'imaginaire dans lequel se lovent le couple vedette et le fruit de leur passion. On croit aux histoires que Georges élaboré avec Camille car elles prennent vie à l'image. Mieux ! Plus on sait que c’est faux, plus on a envie d’y croire avec la ferveur enfantine de leur fils. A l’instar du personnage de Grégory Gadebois. Et pas plus que l’un ou l’autre, nous ne voyons de motifs valables de ne pas nous laisser embarquer.

Derrière les films les plus directs s’articule une mécanique de récit minutieusement réfléchie, qui doit s’oublier dans le spectacle à l’écran. Et autant dire que dans "En Attendant Bojangles" tout est mis à l’écran pour ne pas nous y faire penser. TOUT. Ces numéros de danses virevoltants comme dans une comédie musicale de l'âge d'or (les chorégraphies, mazette...). Cette conjugaison du verbe haut et du mouvement en apesanteur digne d'un Jean-Paul Rappeneau des plus grands jours. Ces séquences de genres qui défient les tauliers sur leurs propres terrains à la force du point de vue. Ces acteurs, littéralement touchés par la grâce.

A ma droite, Romain Duris confirme qu’il est train de préparer son rond de serviette à la table des sociétaires, et convertit la vulnérabilité de son personnage en puissance de jeu dans toutes les échelles de plans. A ma gauche, Virginie Éfira défie une nouvelle fois les superlatifs. Dans un rôle, oh combien délicat, la plus grande actrice francophone actuelle part une nouvelle fois au charbon sans avoir peur de se brûler, et revient de l'enfer en footing : pas besoin de César quand on a déjà la couronne de la grande toile. Stellaire, le mot est faible pour décrire sa prestation et le couple de cinéma qu'elle forme avec son partenaire, sans doute le plus mémorable depuis... Pfiou !

Les histoires d'amour finissent mal en général. "En Attendant Bojangles" ne fait pas exception à la règle. Mais Regis Roinsard ne conclue pas son film sur ce lieu commun. La piraterie n'est jamais finie, surtout si c'est pour retourner sur la Terre ferme. Même confronté à l'inéluctable métaphysique de la condition humaine, l'orchestre refuse le fait accompli pour continuer la chanson. "En Attendant Bojangles" fait partie de ces films qui ne font jamais revenir en arrière. Comme ses deux personnages après l'échange du premier regard. Tant mieux.


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