Critiques

Everest : Bancal

Si la bande-annonce annonçait un parangon de film-catastrophe à l'hollywoodienne,éloge du courage humain, discours lacrymaux sur la survie et inserts d'épouses éplorées à l'appui, "Everest" affirme pourtant très tôt sa volonté de prendre des chemins de traverse, privilégiant une identification scrupuleuse aux faits à la dramatisation romancée des trajectoires individuelles. A l'instar des cinéastes (de Steven Soderbergh à Alfonso Cuaron, en passant par Peter Weir ou Joe Carnahan) qui, ces dernières années, se sont employés à déblayer un horizon neuf à un genre souvent assimilé à son traitement mainstream, Balthasar Kormakur se fait un point d'honneur à ramener son récit  à l'essentiel. Soit cette fameuse ascension sur l'Everest qui a coûté la vie à 8 alpinistes chevronnés, quand bien même tout semblait être sous le contrôle des guides prudents qui encadraient les expéditions.

Avec la réalité pour mantra et les fameuses ficelles hollywoodiennes comme épouvantail (allègrement agitées durant la promotion par l'intéressé), il n'est donc guère étonnant que Kormakur s'attache à épurer au maximum la dramaturgie. Visiblement plus préoccupé par les calories de son gâteau que par son éventuelle sécheresse, Kormakur montre notamment son allégeance à la reconstitution factuelle en balayant toute caractérisation trop explicite des personnages, ou en écartant une éventuelle vulgarisation pour le spectateur néophyte d'un milieu dont il désire vraisemblablement préserver la sensibilité. Problème : à l'instar d'un Soderbergh sur "Contagion", Kormakur dissimule les habitudes sous le tapis sans vraiment savoir par quoi les remplacer. Où plutôt les affiche sans avoir l'air de vouloir s'en servir, tant le scénario ne ménage pas les passages obligés, qui font tout simplement le choix de ne pas être exploités par le réalisateur. D'où une exposition qui donne l'impression de tirer à a ligne, d'autant que sa durée (excessive) se révèle contradictoire avec la sécheresse de sa démarche, comme si Kormakur essayait de ménager la chèvre et le chou sans donner satisfaction ni à l'un ni à l'autre.

Il faut attendre que le drame à proprement parler s'amorce pour mesurer enfin là où le réalisateur a voulu en venir, en confrontant l'homme à ce moment absurde où les choses échappent à son contrôle, lorsqu'un simple retard de planning se mue brusquement en catastrophe humaine à la défaveur d'une météo impitoyable. Cette précarité de la condition humaine, accompagnée par l'impuissance des personnages à influer sur le cours des choses demeure sans doute la déclaration la plus éloquente du film à l'encontre du film-catastrophe américain, habité par la conviction du héros proactif capable d'insister sur le cours des événements. C'est également la plus engageante en termes spectatoriels, le film se mettant enfin à véhiculer une empathie vis-à-vis des personnages sans que cela ne résonne comme une concession  aux usage du genre, illustrant  l'acceptation silencieuse 'mais digne du destin funeste qui est celui de personnages au demeurant fort bien interprétés.

Film de survie au sens propre, "Everest" se voudrait très fort une alternative au spectacle hollywoodien habituel, sans réussir à en incarner autre chose qu'une itération en mode mineur. Ne bénéficiant ni de la radicalité conceptuelle de "Gravity", ni de l'angoisse existentielle qui infusait Le territoire des loups (ni de la brillance formelle qui irradiait les deux films), Everest pêche une exécution trop bancale pour satisfaire ses nobles intentions. Même la 3D, pourtant superbe, n'a de cesse de transformer les superbes décors naturels en espace dramatique ostentatoire que le réalisateur rechigne constamment à exploiter. Peut-être convient-il finalement de repenser le bâchage permanent des fameuses conventions hollywoodiennes, et les prendre pour ce qu'elles sont : des points de repères qui indiquent la direction, mais ne conditionnent en rien le chemin à emprunter. Un angle que Kormakur aurait grandement gagné à considérer.
Auteur :Guillaume Meral
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