2 décembre 2020
Critiques

Falling : Un premier film personnel

Par Alexa Bouhelier Ruelle


"Falling " est le testament d’un artiste infatigable et singulier : Viggo Mortensen. Personne n’aurait pu prédire le sujet de son premier long-métrage en tant que réalisateur, cependant le film prend tout son sens entre les mains d’un artiste multipliant les casquettes : de poète, à peintre, en passant par la musique, l’anthropologie, les voyages, les Oscars, et notre Roi légitime au Royaume du Gondor.

Viggo Mortensen a peut-être trois Oscars associés à son nom, mais il n’est pas seulement un homme de cinéma ; Mortensen est peintre, poète, photographe et musicien de talent. Quand « Le Seigneur des Anneaux » l’a fait devenir riche, il utilisa cet argent pour créer une maison d’édition indépendante : Perceval Press. Entre chacun de ses films les plus connus, il a aussi arpenté des chemins moins fréquentés et collaboré avec des créateurs européens tels que Lisandro Alonso et David Oelhoffen. Dans le silence de sa vie privée, Mortensen travaille ses différentes facettes artistiques avec des travaux incroyables dans la musique, les arts visuels et il passe maintenant derrière la caméra avec son premier long métrage "Falling ". Un drame familial mettant en avant les défauts d’un père de famille.

Si ce nouveau film devait être décrit en un seul mot, ce serait contrôle. Écrit et réalisé par Viggo Mortensen,  "Falling " est un exemple rare de contrôle, nous présentant les âpres du temps, les souvenirs et le pardon. Avec en son centre deux hommes : l’un essayant de garder le contrôle sur sa propre vie et l’autre qui est totalement hors de contrôle.

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Lance Henriksen - Copyright PROKINO Filmverleih GmbH

 "Falling " est subtil, à l’inverse des émotions qu’il explore. La narration est intriquée avec des sauts dans le temps, comme si on se baladait de souvenir en souvenir dans l’esprit des deux personnages. Lance Henriksen arrive tout de même à proposer des moments simples et pleins de paix, alors que son personnage est rongé par la colère et à aucun moment il n’essaie de réparer les dommages qu’il a causés au sein même de sa famille. Cette performance est sculptée dans l’ombre. "Falling " ne tombe jamais dans le fatalisme de cette noirceur.

Avec un scénario savamment écrit, "Falling " prête attention aux plus petits des détails chez chacun de ses personnages. "Falling " ne se résume pas seulement à la dynamique père/fils au centre de l’histoire, ses thèmes reflètent aussi la relation de Mortensen avec sa mère, morte relativement jeune. Le film finit sur une scène pleine d’émotions qui ne doit surtout pas être spoilée. Encore une fois, c’est Lance Henriksen qui brille par son talent entre les mains bienveillantes de son réalisateur.

Le passé en toile de fond de l’histoire entre John et Willis : peut-être que John est resté ce petit garçon blond qui cherchait l’aval de son père alors qu’il venait de tuer son premier canard, ce même père qui l’a laissé prendre son bain avec, le sécher au coin du feu et dormir dans son lit. "Falling " ne transforme pas ce paysage émotionnel en une simple question de rejet ou de pardon. Le film fait cohabiter à la fois la méchanceté et la tendresse en une seule et même personne, et cette tolérance, même si elle ne va que dans un sens, bénéficie à l’histoire des deux hommes. On rencontre Willis d’abord comme un jeune homme, avec le brillant Sverrir Gudnason, qui au fur et à mesure de la narration capture à la fois ce sentiment de fierté paternelle et l’amour qu’un homme peut avoir pour sa femme. Un amour peu à peu empoisonné par des défauts émotionnels fondamentaux. Raccompagnant sa femme Gwen (Hannah Gross) et leur nouveau-né à la maison, Willis tient le bébé immobile en attendant de lui changer sa couche, et se penchant tout doucement sur lui murmure, « Je suis désolé de t’avoir amené dans son monde, pour que tu meurs. »

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Hannah Gross et Sverrir Gudnason - Copyright PROKINO Filmverleih GmbH

En tant que réalisateur, Viggo Mortensen ne se facilite pas la tâche : on pourrait croire que le film se dirige vers une fin heureuse, mais Willis s’avère irrémédiablement une cause perdue. Mortensen est bien trop intelligent pour nous offrir une simple réconciliation, alors il explore différentes teintes de résignation et d’acceptation chez ses personnages ; tout particulièrement dans une scène de dispute. Une scène si sombre que la seule solution pour les deux hommes est de ramper hors des décombres tant qu’il est encore temps.

Mortensen saute du passé au présent et inversement afin d’illustrer savamment les erreurs de Willis en tant que mari et père, mais aussi pour dépeindre la situation mentale du vieil homme aujourd’hui. Avec l’âge, les confusions répétitives dans les jours de la semaine ou les prénoms sont compréhensibles. Toutefois, Viggo Mortensen, et son monteur Ronald Sanders, utilisent ces flash-back de nature pour ajouter une dimension émotionnelle à ce personnage. Il n’y a rien de « Malickien » dans cette connexion qu’à Willis avec la nature, mais cette affinité évidente et ce plaisir que la nature lui procure rend son inhabilité à communiquer avec sa famille encore plus poignante.

Viggo Mortensen est plus que sincère avec ce long métrage, qu’il créa sur mesure en tricotant sa propre histoire en parallèle de la fiction. Sans surprise, nous apprenons que l’acteur/scénariste/réalisateur a bel et bien aussi composé la musique de son film lui-même. "Falling " apparaît comme un début solide derrière la caméra, sans aucune prétention et parfaitement accessible aux plus grands nombres. Mortensen est patient avec la direction de ses acteurs. Il fait confiance à l’intelligence de son public. "Falling " n’est pas tellement l’histoire qu’il voulait raconter, mais une analyse profondément personnelle de la fragilité humaine, des moments de pur bonheur qu’une personne peut partager et les causes intangibles qui mènent certains d’entre nous à perdre pied.


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