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Femme Fatale : Le gouffre aux chimères

Découvrir un nouveau film de Brian de Palma est toujours une belle expérience cinématographique pour le spectateur friand des virtuosités formelles et des thèmes obsessionnels du cinéaste américain. "Femme fatale" (distribué par ARP) devrait donc les combler tant le film conjugue admirablement élégance visuelle et manipulation narrative même si ce dernier point prête à toutes les discussions.

Question vraisemblance du récit, Brian de Palma est un fidèle de la ligne aléatoire d'Alfred Hitchcock et ne s'embarrasse guère de fioritures. L'important pour lui n'est pas de veiller scrupuleusement au bel agencement du scénario mais plutôt que la trame de son histoire soit au service des thèmes qui le hantent depuis ses débuts derrière la caméra. Hitchcock se moquait affectueusement de "nos amis les vraisemblants", les spectateurs pointilleux sur la crédibilité du scénario, et De Palma ici comme souvent (l'extraordinaire "Esprit de Caïn" ne se souciait guère plus du plausible) ordonne son histoire selon ses propres critères et semble dire : "qui m'aime me suive". Ce préalable posé, "Femme fatale" est un film jouissif, une somptueuse machine à fantasmes, où le cinéaste manipule le spectateur comme l'héroïne tire les ficelles des pantins masculins qui gravitent autour d'elle (une garce d'anthologie dans la grande lignée des femmes vénéneuses filmées par le gratin hollywoodien). 

La première scène montre l'affriolante Rebecca Romijn-Stamos dont le visage se superpose avec celui de Barbara Stanwyck ("Assurance sur la mort" de Billy Wilder passe sur une télé) tandis qu'un travelling arrière la découvre nue sur le lit d'une chambre d'hôtel. A travers son premier mouvement de caméra, De Palma dessine ce qui lui importe : l'amour du cinéma et les femmes tentatrices. Suit alors un vol de bijoux en plein festival de Cannes, époustouflante séquence où s'entrecroisent séduction et manipulation durant laquelle la musique de Ryuichi Sakamoto s'enroule autour des images comme un serpent autour de sa proie (à l'image du magnifique bijou porté à même la peau par la sculpturale Rie Rasmussen). Un thème musical, calqué sur le Boléro de Ravel, où la montée du désir s'accompagne d'un suspens chronométré. Une splendide ouverture où le style éblouissant de Brian de Palma renvoie à leurs chères études les pâles copieurs qui encombrent les studios hollywoodiens.

Qu'importe donc les (grosses) ficelles du scénario et les raccourcis (improbables) de l'intrigue, seules comptent les brillantes variations autour des thèmes fétiches du cinéaste comme celui du double. Si De Palma marche ici sur les traces du "Vertigo" de Hitchcock, sa référence absolue, il approfondit surtout la veine du mésestimé et troublant "Body double" (décrié en son temps comme un monument kitsch et dont on découvre à chaque nouvelle vision les beautés cachées) où le corps féminin serait un leurre parfait et un piège fatal pour celui qui se contente des apparences. Mais au-delà de cette tentation où le désir précipite la chute du héros masculin, Brian de Palma manipule en virtuose le spectateur et se joue à la perfection de nos fantasmes pour mieux nous tendre le miroir cruel de nos vaines illusions. Victimes de notre imagination, et des fausses pistes semées par le maître d'oeuvre, nous succombons aux chimères de la représentation avant de nous découvrir tant d'inquiétante candeur face aux pouvoirs infinis de l'image.

"Femme fatale" est ainsi un film euphorisant, sinueux et passionnant. 

Auteur :Patrick BeaumontTous nos contenus sur "Femme Fatale" Toutes les critiques de "Patrick Beaumont"

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