Critiques

First Man – le premier homme sur la Lune : On a marché sur ma Lune

Petit Damien deviendra grand…

Bon, si vous voulez notre avis, il l'est déjà mais un tel statut se mérite et aux yeux des autres, il faut plus que quatre longs-métrages réalisés en neuf ans (dont trois réalisations faciles à trouver concentrées entre 2014 et 2018) pour prétendre jouer dans la cour des géants.

Les gardiens du temple attendront peut-être que le plus jeune metteur en scène à avoir reçu l'Oscar du meilleur réalisateur pour "La La Land" gagne du poil au menton et essuie le Kiri qu'il a au coin de la bouche pour lui accorder une réputation à la hauteur de son talent mais le prodige a compris quelque chose : pour espérer un jour être reconnu comme un géant, il faut s'associer à un géant.

Parmi la myriade de producteurs derrière la transposition sur grand écran de la biographie officielle de Neil Armstrong, on retrouve, en plus du metteur en scène, Steven Spielberg au rang de producteur exécutif et on peut voir en "First Man – Le Premier Homme Sur La Lune" un essai transformé car celui qu'on supposerait à tort ou à raison comme l'élève s'est montré plus que digne du maître.

Il a déjà fait de la musique, plus particulièrement le jazz, et de la comédie musicale des supports pour interroger les craintes et les espoirs de ses personnages mais Damien Chazelle passe au niveau supérieur avec son dernier long-métrage tout en restant dans une continuité thématique.

Avec le concours de Josh Singer, déjà coscénariste du vertigineux "Pentagon Papers", il se réapproprie une partie de l'Histoire des États-Unis pour parler avant tout de l'Homme. La conquête spatiale et un pan de la Nouvelle Frontière forment un socle à partir duquel le parcours d'un individu se pare d'une portée universelle.

Le mythe se refait symbole de la condition humaine et, en même temps qu'il élève son héros, réinterroge la place de l'Homme dans quelque chose qui le dépasse aussi bien à l'échelle de l'espace qu'à l'échelle du temps.

Cinéaste de la souffrance, Damien Chazelle va plus loin que dans "Whiplash" et "La La Land" puisqu'il expose ses personnages à la Mort. Le trépas est omniprésent dans "First Man – Le Premier Homme Sur La Lune" et est traité aussi bien du point de vue de ceux qui s'y exposent que de leurs proches, Neil Armstrong évoluant constamment d'une perspective à l'autre. La photographie de Linus Sandgren nimbe le tout d'ombres et de lumières donnant à "First Man – Le Premier Homme Sur La Lune" une poésie sépulcrale.

Elle tétanise, mais elle transcende également et c'est ce que l'ouverture expose brillamment par la simple puissance évocatrice des images. À bord d'un North American X-15, Neil Armstrong doit tester les limites de son avion.

Au prix d'une rude mise à l'épreuve aussi bien pour l'engin grinçant que le pilote tendu comme un string XS sur la croupe d'un éléphant, Homme et machine quittent la stratosphère et se retrouvent face à l'obscurité qui entoure notre planète.

La vision est aussi effrayante que fascinante et le fait que ça valait le coup de suer sang et huile pour arriver là sonne pour nous comme une évidence même si (ou peut-être parce que) cette image nous amène à nous demander s'il y a quelque chose au-dessus de nous et on se retrouve le nez dans un vide existentiel à donner le tournis.

En cinq minutes, tout est dit et on ne nous laisse pas nous remettre de cette baffe en guise d'amuse-bouche qu'on utilise les cinq minutes suivantes pour nous faire quémander du Lexomil et des gros câlins. On passe avec une fluidité remarquable de l'expérience philosophique de la Mort à son expérience émotionnelle, viscérale alors que Neil Armstrong passe du pilote au père de famille.

Nous ne sommes pas encore arrivés au dixième du film que Damien Chazelle et Josh Singer s'allient pour nous vriller le cœur et nous faire ressentir la douleur écrasante d'un personnage déchiré mais trop pudique pour laisser ses émotions éclater en public, d'où le choix parfait d'un acteur capable de transmettre énormément de choses par un jeu minimaliste comme Ryan Gosling.

L'intime allant de pair avec l'Histoire en marche, le montage associera régulièrement dans un même espace temporel les Armstrong avec la NASA et une expérience trop éprouvante pour Neil fera ressurgir le trauma comme une invitation à utiliser sa douleur pour se transcender et la dépasser.

Licence poétique ou fait historique authentique, Edward White et Neil Armstrong sont collègues mais aussi voisins, un élément qui renforce la tragédie vécue par les deux hommes puisqu'il rend encore plus frappante la sensation que ce qui arrive à l'un pourrait arriver à l'autre et fait donc monter l'intensité dramatique.

Chaque événement-clé de la carrière d'astronaute de Neil Armstrong devient un morceau de bravoure qui prend aux tripes le spectateur sans le ménager : l'entrée tétanisante dans un module, le premier arrimage, le lancement d'Apollo 11, le survol d'un cratère, l'alunissage, l'ouverture du sas, les premiers pas…

Damien Chazelle n'hésite pas à étirer ses plans, à jouer de leur répétition, à user de la caméra embarquée pour éprouver aussi bien le spectateur que les astronautes. C'est l'intensité du ressenti qui est l'objectif premier de la mise en scène dans ces moments et c'est pourquoi Neil Armstrong remet à sa place Buzz Aldrin lorsqu'il conjecture vainement sur les causes d'un accident mortel en plein enterrement parce que s'exprimer dessus sans l'avoir vécu ne mène à rien.

Extraordinaire de bout en bout, la bande originale de Justin Hurwitz faisait souvent la part belle à un instrument dominant tel ou tel morceau mais les mêle avec moins de distinction lors du troisième acte comme pour s'abandonner au mélo embrassé avec suffisamment de pudeur pour éviter la surenchère contreproductive jusqu'au lancement d'Apollo 11.

La bouleversante suite de notes de Armstrong Cabin qui servira de leitmotiv à Sextant et à The Armstrongs laisse place au grandiose d'Apollo 11 Launch et The Landing, la musique se conjugue avec les images pour offrir un clou du spectacle dont chaque morceau devient un instant de grâce et de poésie qui emporte le spectateur hors de la réalité.

C'est face à la conclusion absolument déchirante de la quête intime d'un homme qui a fait un pas de géant pour l'Humanité en même temps qu'il a réussi à faire son deuil que "First Man – Le Premier Homme Sur La Lune" s'accomplit comme la preuve de l'étendue vertigineuse du potentiel de Damien Chazelle.

En remettant l'Homme au centre du mythe et en puisant dans une histoire connue de tous pour trouver la puissance évocatrice nécessaire pour traiter de sa place dans quelque chose de plus grand que lui, il trouve l'occasion de se faire valoir comme un potentiel héritier de Steven Spielberg, George Miller et James Cameron.

Auteur :Rayane Mezioud

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