17 octobre 2019
Archives Critiques

Flight : Machine à Oscar

Parmi les quelques réalisateurs américains qui se font extrêmement discrets malgré une filmographie très enviable, on trouve un certain Robert Zemeckis, auteur/réalisateur de quelques perles hollywoodiennes que beaucoup connaissent sans pour autant réussir à placer son nom derrière la caméra. Pourquoi ? Parce qu'à la célébrité et à la renommée, l'homme a toujours préféré les défis, qu'ils soient techniques ("Pôle Express", "Beowulf", mais surtout "Roger Rabbit" et sa cohabitation personnages animés/réels sans images de synthèse,), scénaristiques ("Retour vers le futur" et sa maitrise chronologique), narratifs ("Seul au monde" et l'art de raconter les errances d'un homme bloqué sur une île). Où se place "Flight" dans la carrière du réalisateur ? Sans conteste dans le top 5 ; Car si sur le papier l'histoire de ce pilote aussi héroïque que borderline ne prête pas réellement à l'enthousiasme et à l'originalité, force est de constater que Robert Zemeckis réussi parfaitement là où bien d'autres se seraient pris les pieds dans le tapis.

Premier challenge réussi : avoir maitrisé un beau panel de thèmes (l'alcoolisme, notamment) grâce à un traitement frontal et sans concessions des pires débordements que les troubles pathologiques peuvent engendrer. Exit les musiques larmoyantes, les regards compatissants sur  fond d'introspection, idem pour les laïus sur la quête de rédemption, et place au portrait indéfendable de l'homme niant en bloc tous ses vices, avec en prime une déconstruction de l'héroïsme sous toutes ses coutures (où le système légal américain joue les catalyseurs) et quelques piques bien senties sur les valeurs américaines -famille, religion- qui en prennent pour leur grade.

Seconde étape remportée haut la main : être parvenu à nous faire redécouvrir Denzel Washington sous un nouveau jour, par le biais d'un personnage à mi-chemin entre Dr House (pour le côté menteur pathologique) et le Ben Sanderson du film "Leaving Las Vegas", incarné par Nicolas Cage (pour le côté incontrôlable). Fini l'acteur parfois lisse et cumulant les rôles classiques et moralement inattaquables, place à une composition quasi-millimétrée jusque dans ses regards hagards et ses expressions faciales. Il en va de même pour les seconds rôles, même si certains (Bruce Greenwood, notamment) auraient mérité davantage de présence.

Enfin, et pas de moindres, la réalisation de "Flight" reste un modèle du genre. Impressionnante dans la scène-clé du crash, elle évite tous les aspects « mélo » et quasi-psychédéliques souvent associés à l'écran aux thèmes de la dépendance, et nous gratifie de plans simples mais au combien percutants (les bouteilles jouant avec les travellings de la caméra, par exemple). La musique, utilisée avec parcimonie malgré une forte connotation culte des morceaux employés (Joe Cocker, Rolling Stones, Red Hot Chili Peppers), brille même par son absence lors des moments forts où Whip taquine le fil du rasoir.

Pas exempt de défauts, parmi lesquels le sacro-saint épilogue prévisible ou encore le personnage de l'ex-femme ultra-cliché, "Flight" n'en demeure pas moins une belle claque à l'Amérique puritaine ne jurant que par les bienfaits de la Foi et des thérapies de l'AA (Alcooliques Anonymes), et une autre aux films victimisant à outrance les alcoolos et/ou leur entourage. Rarement moralisateur, souvent aussi borderline que son anti-héros (voir la scène ou John Goodman arrive en sauveur avant l'audition), "Flight" est sans doute ce que l'on pouvait espérer de mieux tant comme machine à Oscar (2 nominations) que comme solide pierre dans l'édifice filmographique d'un réalisateur à suivre, à nouveau, de très, très près.
Auteur :Julien Leconte
Tous nos contenus sur "Flight" Toutes les critiques de "Julien Leconte"

ça peut vous interesser

Gemini Man : Rencontre avec Ang Lee

Rédaction

Gemini Man : Mr. & Mr. Smith

Rédaction

Vendredi 13 de Marcus Nispel : Pièges de Crystal

Rédaction