Critiques

Fortunata : Des Femmes toujours des femmes

En début d'année le cinéma Italien était à l'honneur au festival de Cannes avec en sélection officielle « Un certain regard », "Fortunata", de Sergio Castellitto. En effet, ce film à un parfum de "Mamma Roma" de Pasolini, où la Rome pauvre de la fin des années 1950 qui sait toujours garder la tête haute, est magnifiquement incarnée par Anna Magnani. Il n'est clairement pas question d'une comparaison, mais l'hommage me paraît être évident malgré le fait que son prédécesseur était en noir et blanc. Une référence visible alors que le cinéaste à choisit de tourner son film dans le même quartier avec une vision cependant différente de ce dernier. Sergio Castellito s'inscrit donc dans un contexte cinématographique italien du passé, un cinéma de plus en plus rare de nos jours.     

Dans la continuité des thèmes du cinéma classique Italien, "Fortunata" est une chronique sociale piquante et intelligente sur un quartier défavorisé ; avec l'arrivée d'autres communauté, élargissant le multiculturalisme de cette société. La réalité sociale italienne et mondiale a beaucoup changé ces dernières années. Le quartier où a été tourné le film a, en effet la plus grande communauté chinoise et musulmane de Rome. En demi-teinte dans le film, les difficultés dues à l'intégration entre toutes ces communautés est visible. Mais l'intégration de l'univers chinois en particulier est utilisé avec humour, comme une blague récurrente tout au long du film. Une ironie, parce que la communauté chinoise à Rome a beaucoup travaillé à renouveler l'idée de la commercialisation de ces quartiers.

Une peinture sociale qui passe également par le paysage, la Rome périphérique filmée d'en haut, avec des plans très larges d'une beauté simple. Des immeubles, des espaces verts, des murs de grosses pierres qui captent la lumière. La mise en scène est sobre, sauf dans les rares scènes plus lyriques qui laissent libre court à la poésie. Toutefois, la peinture de "Fortunata" passe avant toute choses par les personnages, écrit par Sergio Castellitto et la romancière à succès Margaret Mazzantini. Les personnages sont le véritable fil conducteur du film. Castellitto rend au mot « fortune » en son sens premier : non pas l'argent, mais cette chance qu'il faut arracher avec les dents si vous n'avez pas gagné au loto et que le destin vous a oublié. Le Rimmel de Fortunata semble être le seul à ne pas changer, il coule un peu. Ce n'est jamais à cause des larmes, mais à cause de la sueur de son travail.

C'est ainsi une histoire d'émancipation féminine. Une héroïne cernée par trois hommes et un film questionnant leurs places dans la vie de cette dernière. Séparée d'un agent de sécurité alcoolique et violent, qui réclame son droit de cuissage tant que le divorce n'est pas prononcé. Fortunata file un amour platonique avec Chicano, junky et bipolaire, un être fragile. Un dernier personnage fait irruption dans cet équilibre déjà instable : un psychiatre, Patrizio, chargé de s'occuper de Barbara, la fille de Fortunata, qui vit mal la séparation de ses parents. L'homme à la blouse blanche se met en tête d'être également à l'écoute de la mère. Sa fonction dans l'histoire devient dès lors capitale : une ancre, stable. Il est celui grâce auquel elle peut enfin porter un regard autre sur sa vie et mettre des mots sur sa propre histoire, accepté ses erreurs et aller de l'avant. 

Il y a aussi un effet très spécial dans ce film, auquel j'aimerais porter votre attention. C'est la présence d'Hannah Schygulla dans le rôle de Lotte, la mère de Chicano, atteinte d'Alzheimer. Je dirai qu'il y a quelque chose de symbolique dans l'idée de ce personnage qui est en train de perdre la mémoire. A la toute fin du film, elle déclare que « se souvenir fait des fois plus mal qu'oublier ».  C'est fascinant de savoir que ce personnage est interprété par une femme qui incarne un cinéma dont nous allons perdre un peu plus chaque jours la mémoire, à savoir le grand cinéma de Fassbinder ou le nouveau cinéma allemand. Elle est le dernier témoin de cette extraordinaire capacité de raconter, de créer des mélodrames de la façon la plus forte possible.
Auteur :Alexa Bouhelier-Ruelle
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