16 octobre 2021
Critiques

France ‌:‌ ‌Portrait en clair-obscur d’une femme et de son époque

Par Martin Thiebot



Hué lors de sa projection presse au Festival de Cannes, le dernier film de Bruno Dumont est loin de faire l’unanimité. D’une durée de 2 heures et 14 minutes, il en a laissé plus d’un sur le carreau. Celui qui parvient à s’immerger complètement dans cette œuvre singulière et salutaire passe toutefois un moment assez unique, bien que "France" ne se montre pas à la hauteur de ses ambitions.

France de Meurs (Léa Seydoux) est une femme à qui tout réussit. Journaliste-star d’une chaîne d’information en continu, elle présente l’une des émissions les plus regardées et les plus commentées du PAF. Gagnant cinq fois plus que son mari écrivain (Benjamin Biolay), elle habite un luxueux appartement place des Vosges. Sublime en toutes circonstances, à l’aise aussi bien face au président de la République que sur un champ de bataille, elle suscite chez les autres admiration et convoitise. Assez tôt dans le film, un événement fait cependant descendre notre héroïne de son piédestal. Elle parvient à se relever, mais se pose de plus en plus de questions sur son travail et le cirque auquel elle participe, duquel elle ne semble pouvoir se défaire complètement.

Pour incarner France de Meurs et sa complexité, il fallait une actrice plus que confirmée, capable d’emporter le spectateur avec elle. Là-dessus, personne ne peut raisonnablement remettre en cause le choix de Bruno Dumont. N’en déplaise à ses multiples contempteurs, Léa Seydoux fait partie des plus grandes actrices françaises et nous offre ici une de ses plus belles prestations, incarnant à merveille ce personnage détestable que l’on a bien du mal à détester. Blanche Gardin, qui campe l’assistante de la journaliste, est également excellente. Délicieusement odieuse, elle apporte une touche d’ironie candide au long-métrage sans se contenter de décalquer son double scénique. Seule ombre au tableau, Benjamin Biolay, beaucoup trop psalmodique, semble s’ennuyer.

"France" est très long, ne correspond pas aux schémas narratifs habituels, mais grâce à une direction artistique élégante qui doit beaucoup à la musique sublime de feu Christophe, on ne voit pas le temps passer. Certaines scènes, lorsque France est en direct à la télévision ou réalise ses reportages sur le terrain, sont même carrément hypnotisantes. Le talent du réalisateur est tel qu’on lui pardonne ce qu’on conspuerait chez d’autres. Dans les 30 dernières minutes, un événement tragique survient. Il n’apporte rien d’un point de vue scénaristique, mais est tellement bien filmé que nulle justification n’est nécessaire.

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Léa Seydoux - Copyright RogerArpajou/3B
Bruno Dumont livre avec "France" une chronique acerbe du journalisme télévisé, et force est de reconnaître qu’il tape juste la plupart du temps. La course à l’audience et au buzz, la connivence entre journalistes et politiques, la facticité des débats, la simplification du réel, la starification à outrance et la personnalisation de l’information : chacun des aspects les plus répugnants du milieu est ostensiblement montré. Télévision et fiction se confondent dans des moments où le cinéma filme du cinéma. Quand elle se rend sur les théâtres militaires, France écrit son texte à l’avance, se met en scène au milieu du chaos et met en scène la réalité autour d’elle. C’est satirique, donc forcément un peu caricatural, mais c’est assez jubilatoire.

«
T’es formidable, France ! », lâche au premier degré Blanche Gardin à Léa Seydoux devant un reportage sur une embarcation de migrants. Bruno Dumont joue avec la polysémie de son titre et met en exergue de nombreux contrastes comme autant de contradictions inhérentes à la France d’aujourd’hui. La légèreté, voire l’inconséquence, avec laquelle l’information est fabriquée détonne de la gravité de son contenu, tandis que la bulle dans laquelle vivent les élites se heurte à la réalité du quotidien d’une partie de la population, de ceux qui ont du mal à remplir les fins de mois à ceux qui dorment dans la rue. Enfin, le réalisateur braque le projecteur sur nos propres comportements, nos objets d’indignation, nos rapports aux images et aux icônes.

"France" avait donc tout pour être la production hexagonale qu’on attendait sur le journalisme. Mais il y a un mais. L’enfonçage de portes ouvertes tel que le pratique Dumont est salvateur, parfois même jouissif, mais suffit-il à remplir l’objectif qu’il semble s’être fixé, à savoir formuler une critique des médias grinçante et pertinente ? En se polarisant davantage sur les états d'âme de son héroïne que sur les ressorts du système qui l’a construite, le cinéaste participe finalement de ce qu’il dénonce. En rendant la télévision responsable de tous les maux, en réduisant ses travers à une recherche de l’audimat, il balaye d’un revers de main la complexité du champ médiatique comme celle de la société. La forme de "France" finit par l’emporter sur le fond, la radicalité de sa narration par masquer la superficialité de son propos.

 

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