16 janvier 2021
Critiques

Frantz : Un Ozon en mode mineur

D'emblée il faut reconnaître deux immenses qualités à François Ozon ; d'abord c'est un cinéaste qui se renouvelle sans cesse. Aucun de ses films ne se ressemble, tant sur le fond que sur la forme. Rien n'est plus différent d'un film de François Ozon qu'un autre film de François Ozon. Film en costume (le semi-raté "Angel"), film fantastique ("Ricky", "Sitcom"), comédie musicale ("8 Femmes") ou juste comédie ("Potiche"), thriller ("Dans la Maison") érotique ("Swimming Pool"), on trouve de tout chez Ozon. Ozon ose (ose-t-on écrit, non sans honte!). Et cette qualité en fait un réalisateur majeur dans la paysage français, un de ceux qu'on cite aujourd'hui et qu'on citera encore demain en référence.

Ensuite, les films de François Ozon ont cette particularité qu'ils ne laissent jamais indifférents. Certains sont sublimes et amers, dotés d'une rare intensité ("Sous le Sable" ou "Jeune et Jolie", son meilleur), remuant le spectateur des mois encore après leur visionnage. D'autres par contre sont franchement dérangeants ("Une Nouvelle Amie"), malsains (l'affreux "Sitcom") voire glauques ("5x2", film ô combien détestable !); ils peuvent même énerver profondément, ils donnent parfois envie de les descendre en flèche, de les jeter au piloris des films qui ne devraient avoir jamais existé. Bref, qu'on aime ou qu'on déteste, un film de François Ozon reste toujours (ou le plus souvent) un grand moment de cinéma car il crée des émotions, aussi divergentes soient-elles, et c'est ce qu'on attend d'un film : nous faire ressentir et donc ainsi nous faire sentir vivants (il n'est donc pas étonnant que l'auteur de ces lignes ait vu tous les films d'Ozon et sur grand écran). D'où le problème avec "Frantz".

"Frantz" est, certes, une fois de plus, à part dans la filmographie d'Ozon : film d'époque, tourné en noir et blanc et en allemand (les germanophones et -philes sont aux anges, quelques semaines après la sortie de "Toni Erdman"), il est inspiré d'un film des années 30 de Ernst Lubitsch (échec à sa sortie, mais Lubitsch a toujours été plus doué pour les comédies grinçantes). Le souci avec "Frantz" est donc ailleurs...

"Frantz" déçoit. Non pas qu'il soit complètement raté, il est assez difficile d'ailleurs d'en dire vraiment du mal. Il y a même quelques idées assez marquantes (qu'on ne détaillera pas), notamment le choix de noir et blanc, qui sert totalement un des aspects assez fort et remarquablement traité du film (être l'ennemi de tout un pays quand on est pourtant soi-même une des premières victimes), renforcé par de brefs passages en couleur (magnifiques !) dans les rares moments où un peu de joie vient éclairer la vie de ses protagonistes).

Non. "Frantz" déçoit parce que même s'il se regarde sans déplaisir,  il n'engendre rien : aucune émotion ne s'en dégage. On n'y retrouve ni la touche, ni l'âme du réalisateur. En fait le film déçoit avant tout parce qu'il a pour défaut principal d'être un film d'Ozon (ce réalisateur qui ne laisse normalement jamais indifférent comme on le démontrait avant) et dont on ne pouvait qu'attendre mieux !

Et ceci est d'autant plus frustrant que "Frantz" aurait pu être un film assez réussi et marquant si son réalisateur s'était contenté de concentrer son film sur son sujet principal : la culpabilité et le mensonge. La première partie (où résident toutes les bonnes trouvailles du film) qui tourne autour de ces deux aspects les aborde de manière plutôt intéressante et elle aurait mérité d'être plus écrite. Il aurait fallu ainsi de développer les scènes sur le personnage central d'Adrien (Pierre Niney, plus ou moins convaincant selon les scènes (on a connu l'acteur plus inspiré dans ses rôles. Il s'y est certes investi, apprenant l'allemand, le violon et la valse, mais on le préférait dans la peau d'un "Yves Saint Laurent" ou d'un acteur en devenir - "Five", meilleure comédie de l'année), dont les tourments et démons internes nécessitaient inévitablement qu'on s'y attarde longuement.

Or, au lieu de travailler sur les sentiments, les folies, les désespoirs de ses personnages (qui ont survécu certes à la guerre mais à quel prix), au lieu de s'attarder sur cette culpabilité qui ronge le héros (ce qui aurait donné une vraie force au film, aurait permis de dégager cette émotion qui fait défaut), Ozon a souhaité aller au-delà de l'histoire traitée par le film de Lubitsch (sur lequel on n'émettra aucun avis, le film étant introuvable; on invite d'ailleurs ceux qui ont su en donner une critique négative à le prêter à l'auteur des présentes lignes) qui s'arrêtait avec la révélation du secret de l'ami français, et imaginer l'après, développant dans une seconde partie extrêmement moyenne une multiplication de mensonges aussi inutiles qu'inefficaces. Le film aurait été donc bien meilleur sans cette seconde partie, vide de sens et surtout bien vaine !

En somme, avec "Frantz", Ozon nous livre un film passablement mineur, un des plus faibles de sa filmographie, un film presque sans âme, oublié sitôt vu, passant à côté de son sujet (la culpabilité, thème dont le réalisateur avait très à cœur pourtant de traiter), préférant se perdre dans une histoire trop étirée. Comme quoi même les plus grands peuvent parfois se planter dans leur choix, c'est sûrement là leur force.

Auteure :Karine Lebreton
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