23 juillet 2019
Critiques

Funan : Mémoire animée

Critique du film "Funan"

par Guillaume Méral

Bien que les contre-exemples soient légions, il persiste dans l’opinion collective une hiérarchie entre le film d’animation et le cinéma en prises de vues réelles. Comme si le support était astreint au traitement d’un imaginaire « fantaisiste » et se distancierait instantanément de cette réalité photographique qu’il ne peut que déformer.

La distance est une question qui a du intervenir très en amont du tournage pour Denis Do dans "Funan". Pour son premier film, le jeune cinéaste d’origine cambodgienne choisit d’explorer le traumatisme des Khmers rouges à travers le destin d’une famille qui essaie tant bien que mal de survivre à la prise de pouvoir sanguinaire des ouailles de Pol Pot.

On imagine la dimension personnelle que peut revêtir le sujet, d'autant que Do a puisé dans les souvenirs de sa mère pour construire le récit.

Avant même la question du support, la distance est donc bien la problématique qui s'impose au cinéaste. La bonne distance à conserver par rapport à ce qui reste encore comme l'un des génocides les plus meurtriers du XXème siècle. Mais aussi la distance en terme de représentation, puisqu’il s’agit de relater une tragédie qui lui fut racontée, de représenter ce qu’il n’a pas vécu mais dont il est imprégné.

Or, dès les premières images, l'animation s’impose comme une évidence pour Do, qui a finalement toujours vécu avec l’image (celle qu’il se construisait sur la base de ce qu’on lui relatait ) comme intermédiaire entre lui et ce drame. Loin de désincarner la grande histoire, l'animation en nourrit au contraire l'évocation en posant le point de vue du réalisateur.

Denis Do impose une délicatesse dans le trait et le rythme, tel un récit funambule qui suit son fil dans les murmures d'un massacre. "Funan" réussit ainsi à absorber la douleur des événements, tout en tirant les bonnes ficelles de la fiction pour ne pas en minimiser l’impact.

Car loin du film-concept à la "Valse avec Bachir", "Funan" assume en effet ses envies de mélodrame dans une écriture au cordeau, qui traduit le poids de la grande histoire dans les enjeux dramatiques porté par une galerie de personnages puissamment caractérisée.

Pudique sans se cacher derrière le petit doigt de ses intentions, "Funan" réussit ainsi à instaurer un équilibre miraculeux que ne dément jamais les partis-pris les plus marqués du réalisateur. Notamment un usage de l’ellipse rien moins que magistral (on pense au récent "L’incroyable histoire du facteur Cheval"), qui pourrait résumer à lui seul son mantra : laisser l’horreur dans le creux de l’image sans regarder de l’autre côté, rester à bonne distance de ce qu’on ne peut pas montrer, mais demeurer près de ses personnages.

Une idée du cinéma en somme.

Toutes les critiques de "Guillaume Méral"

La plume de Guillaume Méral vous plait ? Découvrez son blog

ça peut vous interesser

Spider-Man Far From Home : Où t’es papa, où t’es ?

Rédaction

Aladdin : Stratégie de l’échec

Rédaction

Les Crevettes pailletées : La critique du film

Rédaction