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Gabrielle : Critique n° 1

Chaînes conjugales.

Longtemps considéré comme un metteur en scène de théâtre venu au cinéma par défi, Patrice Chéreau a conquis de haute lutte une reconnaissance critique qui lui a valu ces dernières années une kyrielle de prix internationaux. Cependant, ses mises en scène laissaient souvent une impression de maîtrise absolue qui privaient ses films du souffle de liberté qui séparent les oeuvres estimables des créations majeures. Avec Gabrielle, il signe probablement le joyau de sa filmographie alors que, paradoxalement, cette adaptation d'une nouvelle de Joseph Conrad multiplie les contraintes et pourrait sombrer dans le théâtre filmé. Mais si Gabrielle est un très grand film, l'un des plus beaux du cinéma hexagonal cette année, c'est parce que Patrice Chéreau assume à l'écran, sans faux-fuyants, son rapport intime et fusionnel au texte littéraire et métamorphose un récit saisissant (une femme quitte son mari puis, revenue au domicile conjugal, s'expose à ses interrogations et sarcasmes) en portrait bouleversant d'un couple qui se déchire sous l'oeil redoutable de la caméra.

S'il fait preuve une nouvelle fois d'une direction d'acteurs peu commune grâce à sa science de l'interprétation et aux deux comédiens d'exception que sont Isabelle Huppert et Pascal Greggory, sa mise en scène prend le texte à bras le corps, l'empoigne avec un appétit féroce, pour lui faire rendre gorge sous les furieux assauts d'une caméra charnelle (ce qui faisait cruellement défaut à Intimité) où l'agonie d'un couple est filmée comme une danse de mort sensuelle. Une lutte sans merci qui passe par la parole et le corps exposés au mépris des conventions, d'abord confinée aux intérieurs bourgeois sous l'oeil impavide des domestiques, puis étalée sur la place publique sous le regard effrayé des convives qui fréquentent habituellement les salons de ce couple aisé. La faute à une douloureuse révélation faite à un homme pétri de certitudes, satisfait de lui-même et fasciné par sa femme, par une lettre d'adieu écrite par celle-ci qui le fera vaciller, au propre comme au figuré, avant de le laisser seul face à ses doutes abyssaux. "Au fond, je ne sais rien de vous" s'ouvre-t-il à cette femme défaite qu'il ne reconnaît plus.

Gabrielle dont le vernis de distance et de dureté s'ébrécha un jour sous les coups de boutoir d'un sentiment amoureux auquel elle croyait pouvoir échapper et à qui elle finira par succomber sans résistance. Désormais exposée aux assauts d'un mari aveuglé par l'incompréhensible, absente à elle-même et au monde, Gabrielle esquive à peine l'anéantissement qui la guette, persuadée de l'absurdité de sa volte-face ("le pire est que je sois revenue"). Soit l'impitoyable combat de deux fauves à sang froid, deux égoïsmes forcenés dont les destinées se sont croisées puis ont prospéré sur le malentendu avant de se creuser irrémédiablement sans que quiconque ne veuille céder.

L'épilogue, aussi fulgurant qu'inattendu, de ce film magnifique nous laissera pantois et, tandis que s'égrènent les notes ultimes d'une partition musicale épousant à merveille leurs tourments intérieurs, ces personnages reviennent nous hanter tant ils nous ressemblent. Reprenant à son compte le principe bergmanien selon lequel le couple est le lieu des plus âpres batailles humaines, Patrice Chéreau signe un extraordinaire huis-clos où il nous convie sans pudeur au crépuscule d'un couple dont les sentiments déliquescents donnent le vertige.

Auteur :Patrick Beaumont
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