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Gabrielle : Les histoires d’amour finissent mal ?  

Quel est le point commun entre Phèdre et "Gabrielle" ? Toutes les deux ont inspiré Patrice Chéreau. L'une dans une pièce de théâtre et l'autre dans son dernier long-métrage. Mais les similitudes entre les deux personnages sont bien plus profondes. Ce sont toutes les deux des femmes prises dans le tourment des événements, dans le piège du fatum, du destin. Elles sont héroïnes de tragédies, combattant l'ordre pré-établi des choses.

Dans "Gabrielle", Isabelle Huppert, puisque c'est elle qui incarne l'héroïne, quitte le domicile conjugal. Mais pourra-t-elle effacer de sa vie l'image de son couple, de sa maison où tous les nantis ont l'habitude de se retrouver les jeudi soirs ? La vie, donc avait donné à Gabrielle un quotidien morose avec un mari, joué par Pascal Greggory. A elle de combattre ce destin.

Dans "Gabrielle", tout est affaire de collision. Et Patrice Chéreau porte toute sa confiance sur son couple d'acteurs. L'intrigue est donc mince et se déroule dans un huis-clos oppressant. Le film se construit presque exclusivement sur des dialogues, marqués autant par la colère que par le silence.

Pour incarner la profondeur de ces personnages, il fallait deux grands acteurs. Et Chéreau les a trouvés. Alors bien sûr, le film est exigeant. Il demande une grande concentration. Car, les dialogues empruntent le style du théâtre classique. Mais l'effort est récompensé. Car une fois, la lenteur de la mise en scène admise, une fois la précision des mots d'esprit comprise, le plaisir est infini.

On regrettera que Chéreau mette la barre si haut dans les premières minutes au risque de perdre un public peu habitué aux tragédies antiques. Mais il faut patienter pour ensuite apprécier le jeu d'Isabelle Huppert, magistral et justement récompensé à la Mostra de Venise.

"Gabrielle" enclenche une véritable réflexion sur le théâtre classique et n'oublie pas d'observer la condition féminine au début du XXème siècle, une époque prisonnière des conventions, divisée entre maîtres et valets. Et par la même occasion, le film évoque le manque d'amour dans les couples qu'ils soient du siècle dernier ou du XXIème siècle.

"Gabrielle" parle du présent en montrant un passé moins figé que l'on pourrait le penser. Sur le plan stylistique, Chéreau provoque : soudains passages de la couleur au noir et blanc, voix-off digne des meilleurs films noirs, bouts de dialogue inscrits sur l'écran à la manière du cinéma muet, lumière vaporeuse, naturelle, proche de celle d'"Eyes Wide Shut" de Stanley Kubrick.

Sur le plan plastique, "Gabrielle" surprend donc. Il y a de l'audace chez Chéreau. Et non pas un conservatisme, une fascination pour un âge d'or du théâtre antique. Chéreau mélange passé et présent et ne se ferme aucune porte. Sauf que le public risque de buter contre les innovations du réalisateur. Comme toujours serait-on tenté de dire !

"Gabrielle" est un film remarquable, à condition de ne pas être trop impatient. Et ne pas être impatient dans le cinéma d'aujourd'hui, ce n'est pas donné à tout le monde.

Auteur :Matthieu Deprieck
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