19 janvier 2022
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Gainsbourg : Critique

Une « vie héroïque » nous dit-on. Avant de nous prévenir qu'il s'agit là d'un « conte » de Joann Sfar qui sort ce mercredi au cinéma. Inutile de préciser que ce "Gainsbourg" est aussi attendu qu'énigmatique. Le résultat ? On aurait tort - vraiment - de s'en priver ! Voilà une entreprise qui n'est pas humaine... Résumer un homme - à la tête de chou qui plus est - en quelques images. 24 par seconde très exactement... Il était logique, suivant la vague de ceux qu'on appelle les biopics, que le septième art s'intéresse à l'une des plus grandes images de la musique française.

Deux oreilles, un nez et une Gitane. Voilà qui suffirait presque à poser Gainsbourg. Une facilité à laquelle, pourtant, Joann Sfar ne cède jamais. Trop conscient des dangers du cliché vite pris, il préfère conter Gainsbourg à la source. Remonter à Lucien Ginsburg, petit garçon dans le Paris occupé des années 40. Celui qui se précipite pour retirer son étoile à la préfecture. Celui qui se cache trois jours dans la forêt quand la police française fouille son internat. Parce qu'avec « sa gueule », ça ne passera pas. Sa gueule. Celle qui le suit partout, qui le pousse, le tire, le freine, et l'oblige à « mieux ». Dans le film de Sfar, elle devient un personnage, un esprit presque indépendant. Incarné, le psychisme du petit Lucien permet de magnifiques incursions poétiques dans ce film qui pourrait sinon être trop classique.

Sfar, en bon conteur, pose ses personnages avec talent, y compris son Gainsbourg en devenir, ses aspirations de peintre, son mépris de l'art mineur de la chanson, son envie profonde de ne pas suivre son père au piano. Et puis il passe le relais à l'âge adulte. À Éric Elmosnino. Un acteur jusque-là cantonné aux seconds rôles qui se retrouve propulsé en pleine lumière. Et si rien ne résiste aux feux des projecteurs, il en a profité pour faire brûler les imitations et ne garder que l'incarnation. Certes, l'habit fait presque le moine. Affublé de deux oreilles et d'un nez en latex, il « ressemble ». Mais il ne ferait qu'évoquer vaguement s'il n'y avait l'envie et le talent avec lesquels il s'empare du personnage. Il est Gainsbourg, profondément, au-delà des apparences. Parfait. Comme le reste du casting d'ailleurs, d'Anna Mouglalis en Gréco à Lætitia Casta qui campe une sulfureuse Bardot. La seule réserve que l'on peut émettre sera cependant la prestation de Sara Forestier en France Gall, nettement « trop » pour cadrer dans le reste du film.

Le reste ? Sur le fil, toujours. Joann Sfar a privilégié la justesse de l'oeuvre, lui sacrifiant parfois son récit. C'est qu'un film n'est pas trop, loin s'en faut, pour raconter Ginsburg, Gainsbourg et Gainsbarre... Tant pis si le spectateur voulait en savoir plus sur Melody Nelson, sur la liaison avec Gréco : Joann Sfar a prévenu, il ne fait pas une biographie, il conte. Son Gainsbourg à lui. Ce qu'il en rêvait, ce qu'il en fantasmait. Il conte, avec talent, ne résistant pas toujours à la tentation d'inclure des dessins à ses images, de revenir à ses premières amours. Et une chose étrange se passe. Au lieu de nous éclairer sur l'homme à la tête de chou, au lieu de nous fournir quelques clefs pour mieux comprendre ce qui nous reste çà et là de l'artiste...

Joann Sfar lui rajoute une couche de mystère. En contant « son » Gainsbourg, il fait résonner celui que tout Français peut porter en lui. En contant son Gainsbarre, il soulève un coin de voile, libère une partie de vérité, qui porte elle-même d'autres mystères. Et c'est peut-être pour ça, aussi, que ce Gainsbourg-vie héroïque nous plaît. Parce qu'il n'est pas un classique biopic, parce qu'il a l'élégance d'être léger tout en étant grave, et parce qu'il se contente de nous donner, encore, matière à rêver, à aimer, et à regretter un artiste, un homme aux mille visages.

Auteure :Fadette Drouard
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