19 janvier 2022
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Gainsbourg : Déroutant

Juste après le générique final de son "Gainsbourg : vie héroique", Joann Sfar insère une de ses propres citations en guise de note d'intention. Orgueil ou manque de confiance ? Nombrilisme ou tentative maladroite de justifier des partis pris qui divisent ? On ne sait pas. Tout comme on se gardera bien d'émettre un avis définitif sur ce "Gainsbourg : vie héroique" aux allures de patchwork, qui supporte difficilement une appréciation d'ordre global. Sfar nous convie à un défilé d'errances oniriques, d'évènements plus ou moins célèbres, de divagations en tous genres. Il construit ses séquences comme les planches d'une bande dessinée, s'imposant un nombre maximum de cases pour raconter telle ou telle chose avant de passer inexorablement à la page suivante et à un autre pan, fantasmé ou non, de la vie de l'homme à la tête de chou.

Annoncé comme un conte, "Gainsbourg : vie héroique" en est-il vraiment un ? Oui, par bribes. La première partie, dans laquelle il est flanqué d'un double encombrant et caricatural, joue cette carte avec malice et inventivité. Cette conscience surdimensionnée, aux doigts longs et maigres, est un compagnon troublant, dérangeant, parfois comique. On retrouve les obsessions sfariennes et même son coup de crayon, utilisé à plus d'une reprise dans les dessins faits par les personnages ou au gré de quelques flashs animés. Pas une date, un fil conducteur ténu, peu de passages obligés : là, le film se démarque du biopic avec une aisance assez charmeuse. Sfar tente beaucoup, se prend forcément les pieds dans quelques tapis, mais son évocation de Gainsbourg reste toujours digne, à la fois extrêmement distante - pas de compassion qui tienne - et totalement intime - le personnage insaisissable devient soudain compréhensible, donc humain.

Quel miracle d'avoir trouvé en Éric Elmosnino un semi-sosie doublé d'un acteur fin, racé, délicat ou excessif si besoin, mais rarement dans l'imitation. Et quand il emprunte une ou deux mimiques à l'artiste, on sent davantage de tendresse que de malice. Bref, c'est une bonne idée de ne pas avoir engagé Patrick Sébastien pour le rôle. La seconde moitié n'a rien de scandaleux mais rentre progressivement dans le rang, jusqu'à ressembler à une simple biographie où subsisteraient heureusement quelques rares signes de fantaisie. C'est comme si ses rencontres successives avec des femmes superbes empêchaient désormais Gainsbourg d'être le personnage torturé et passionnant qu'il était jusqu'alors.

Si la partie Juliette Greco, arrivant tôt dans "Gainsbourg : vie héroique", est sensuelle et déconcertante, les épisodes amoureux qui suivront sont bien plus inégaux, flirtant avec une normalité qui fait trop vite retomber sur Terre. On est loin des gueules enfarinées et sur-maquillées d'Olivier Dahan et compagnie, d'autant que Sfar n'est absolument pas intéressé par les ruptures hystériques et les dépressions sous Prozac, mais la juxtaposition de ces histoires d'amour (de baise ?) n'apprend pas grand chose sur le personnage et n'imagine rien de sa vie intérieure. Casta est bonnasse mais son imitation de Bardot est bien vaine ; Mylène Jampanoï fait tapisserie en Bambou ; Lucy Gordon s'en sort mieux pour Birkin mais c'est insuffisant. Un vrai conte aurait laissé de côté les heures funestes de Gainsbourg, ou les aurait traitées moins frontalement. Un vrai conte ne filmerait pas la Jamaïque à la manière d'un vieux clip de Lavilliers. Un vrai conte n'intégrerait pas une séquence comme celle de la Marseillaise.

Il existe une véritable dichotomie quelque peu déroutante au sein de "Gainsbourg : vie héroique" : la première heure ressemble à un premier film, avec un trop plein d'idées enthousiastes mais pas toujours contenues, et la seconde à un deuxième film, qui tente de reproduire - en moins bien - les bons points du précédent. On attend donc le troisième film de Joann Sfar, qui pourrait en faire définitivement un cinéaste intéressant ou le renvoyer sans pitié encrer des cases pour l'éternité.

Auteur :Thomas Messias
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