10 juillet 2020
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Gangs of New York : La critique du film

Martin Scorsese est né à New York, dans le quartier de Little Italy. Il connaît la ville au travers de ses quartiers populaires, souvent d'anciens bastions d'immigrés.

Depuis longtemps déjà, Scorsese avait le projet de faire un film ("Gangs Of New York") sur les guérillas urbaines de la fin du XIXème qui opposaient protestants et catholiques, immigrants du XVIIIème siècle et nouveaux arrivants.

Le réalisateur de "Taxi Driver" et "Raging Bull" est fasciné par le roman d'Herbert J.Asbury paru en 1927 (plus inspiré des mythes et des coupures de presse plus ou moins fiables que de la réalité historique) décrivant ces rixes.

Scorsese situe donc son récit et ses personnages à Lower East Side, quartier populaire et insalubre, afin de mieux désigner la violence qui baignait la ville pendant la seconde moitié du XIXème siècle, période sanglante pour une nation en construction, secouée par une terrible guerre civile et bousculée par des millions d'immigrants venus majoritairement d'Europe.

À l'époque, New York est la première ville (en nombre) d'Amérique à accueillir les immigrants : en 1860, 105 123 d'entre eux débarquent, 45 % sont irlandais. Depuis 1850, presque un tiers de la population new yorkaise est irlandais.

Ce métissage est utilisé par certains (le cercle Tammany notamment, machine démocrate corrompue qui offre soutien aux nouveaux arrivants contre une voix aux élections), mais il est surtout décrié par beaucoup qui ne voient dans la population irlandaise qu'un ramassis d'illettrés, pauvres et de surcroît catholiques.

Dans les quartiers populaires, la cohabitation est difficile entre les descendants des premiers colons, anglais et hollandais et les immigrants. Ce sont ces conflits qui sont reconstitués (dans les studios de Cinecitta) dans le film de Scorsese, avec justesse et éclat.

Même si le réalisateur a pris quelques libertés (et que le producteur a imposé plus d'une heure de coupe puisque "Gangs Of New York", présenté initialement par Scorsese, durait 3h45), le récit reste relativement fidèle à la réalité historique.

Ces périodes troubles, ces conditions de vies précaires ont fait New York et cet aspect de l'histoire de l'Amérique méritait bien un traitement de qualité. Martin Scorsese fouille dans le passé de sa ville, dans le seul but de nous renvoyer l'écho de nos interrogations contemporaines. Il nous rappelle sur quel terreau la nation américaine s'est construite : racisme, politique spectacle et corruption, conflits religieux et droit du plus fort (du plus riche).

Sang et brutalité sont les maîtres mots de l'histoire qui confronte deux hommes et leurs gangs respectifs, le « boucher » Bill Cutting (Daniel Day Lewis) et le fils de sa plus honorable victime (Liam Neeson), le jeune Amsterdam Vallon (Leonardo DiCaprio). Ce dernier veut venger la mort de son père, tué 16 ans plus tôt par Cutting.

Éloigné de la ville pendant toutes ces années, il revient à Five Points, le district où il a passé son enfance avec son père et sa communauté, le gang des « Lapins morts ». Le quartier est désormais aux mains du boucher, qui règne par la terreur (mention spéciale à Daniel Day Lewis qui incarne son personnage dans tous ses paradoxes). Le jeune Vallon va faire sa place dans ce monde brutal, développant une relation ambiguë avec son ennemi.

L'histoire entre ces deux personnages s'inscrit dans un point de vue plus général, celui d'une ville en construction, la quête d'une identité, l'attachement au sang, au sol. Ces deux images sont constantes dans "Gangs Of New York". C'est vraiment un monde de barbares que nous donne à voir Scorsese.

Des gens qui vivent dans de vrais terriers, enfouissant ce qu'ils ont de plus précieux dans la terre, les combats se font à coups de couteaux et de haches dans des quartiers miséreux. C'est le monde d'en bas qui s'entre-tue, pendant que le pays se déchire dans la guerre civile. Ce conflit fait de nombreuses victimes dans les classes populaires, les jeunes gens n'ayant pas les moyens d'éviter la conscription.

Histoire d'une vengeance personnelle (qui n'est d'ailleurs pas l'aspect le plus intéressant du film), soulignant les conditions de vies d'une frange importante de la population new yorkaise, "Gangs of New York" ne raconte donc pas seulement les difficultés auxquelles sont confrontés les différents protagonistes.

Quand les deux ennemis s'affrontent, c'est toujours dans un contexte plus global, leur querelle est engloutie par des enjeux plus importants. C'est la misère et les manipulations politiques qui provoquent en juillet 1863, les terribles « Draft Riots », émeutes sanglantes qui feront 1200 morts et environ 8000 blessés.

Les habitants des quartiers populaires se soulèvent contre la conscription et investissent la ville, incendiant et pillant différents immeubles. Les corps étendus sur le sol, la poussière, le sang, la bêtise (les noirs subissent les assauts des émeutiers qui les considèrent coupables et responsables de la Guerre de Sécession), c'est sur ce terreau que s'est construite la ville de New York et la civilisation américaine.

On comprend pourquoi la sortie du film initialement prévue à l'automne 2001 a été retardée…

Auteure :Carole Bernard

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