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Gangs of New York : Revisiter les origines

Voici enfin qu'arrive le nouveau Martin Scorsese, "Gangs Of New York", dont on finissait par se demander s'il sortirait ou non de cette bataille entre producteurs et réalisateur. Finalement il débarque sur nos écrans et il est aussi épique que le parcours qui l'a amené jusqu'à nous.

Des vingt minutes projetées à Cannes, la presse avait surtout retenu la virtuosité de la mise en scène et la violence inouïe. Certes, mais un film de Scorcese n'est jamais une belle coquille vide, un feu d'artifice esthétique sans fond. Ici encore, le propos est des plus complexes, des plus ambigus.

Comme souvent (peut-on dire comme trop souvent ?, car même si cela peut fatiguer, c'est une partie essentielle de l'univers scorcesien) la symbolique biblique est omniprésente. On peut même faire une lecture du film à la seule lumière de cette symbolique. Vengeance, Tentation, Péché, Pardon, Rédemption, tout est là... Jusqu'au diable lui-même, Daniel Day-Lewis, l'archange punisseur, Leonardo DiCaprio, les bas-fonds, enfers de Dante aux escaliers en spirales...

Mais, est-ce pour faire taire ses détracteurs qui commençaient, de plus en plus nombreux, à trouver insistantes les évocations bibliques traversant ses films, que Martin Scorsese a appuyé ici le trait d'une religion violente, aveugle (borgne plutôt...) et vengeresse ? Une religion hypocrite chez les riches, si mal interprétée chez les pauvres qu'ils se massacrent au nom du même dieu...

Fanatisme religieux, mésinterprétation, tout cela à New York ? Ce message-là prend une tournure des plus intéressantes dans notre triste millénaire naissant qui n'a pas encore su s'affranchir de l'obscurantisme religieux, de l'Irlande du nord au Moyen-Orient...

Toutefois, comme je le disais, un film de Scorcese est loin d'être un objet lisible aussi facilement. Il y a des tas d'autres lectures possibles de cet "Eastern western" (western de l'Est) comme le qualifiait Scorcese lui-même dans un entretien récent accordé à la revue Moviemaker.

Les affiches sur lesquelles on peut lire " les hommes qui bâtirent l'Amérique" nous donnent bien sûr une autre piste à suivre. Et le film prend un tout autre ton. Il évoque de façon assez fine la question de l'immigration pour ne pas trancher avec manichéisme. Mais le résultat n'en est pas plus sombre.

"Gangs Of New York" apparait comme une épopée mêlant ironie, cynisme et pathétique. Il est difficile de savoir si cela est voulu ou non (et on touche ici aux limites de l'universalité d'un film... Un américain verra-t-il ce film de la même façon ?). Toujours est-il qu'un cynisme noir semble envelopper les trajectoires de tous ces personnages.

Dans leur rapport à la religion, nous l'avons évoqué, mais aussi dans leur rapport à cette Amérique dont on nous dit qu'ils sont les bâtisseurs. Les américains de souche, menés par Bill le Boucher, aiment à clamer qu'ils défendent leur pays des envahisseurs, des parasites irlandais, or il apparaît vite que les seuls intérêts pour lesquels ils se battent sont les leurs propres.

Quand il est question de la guerre de sécession, ils refusent toute implication, éreintent un portrait de Lincoln, et vont même jusqu'à molester des "nègres" en disant que New York devrait se retirer de l'Union...

Chez ces américains fiers de leur bannière, aucun esprit d'union, rien que de l'individualisme farouche. Du coup, la critique que fait Martin Scorsese des immigrés qui refusent, eux aussi, de s'enrôler, jusqu'à provoquer des émeutes sanglantes, prend une dimension plus profonde.

Elle n'est pas une accusation facile de nouveaux arrivants qui veulent prendre sans rien donner en retour, puisque les américains de souche font de même...

Martin Scorsese montre juste avec un cynisme extrême qu'il s'agit là du fonctionnement même de la société américaine : un anarchisme de droite ahurissant (tout pour moi et qu'on ne vienne pas me demander de comptes).

Et qui trinque dans tout cela ?  Les noirs, d'une part, figures d'opprimés par excellence, qui pourraient attendre des pauvres et des immigrés un peu de compassion, quelque chose comme une conscience de classe; mais non, la réalité est bien plus sombre.

D'autre part, les figures d'idéalistes, dont les tableaux, pendant les émeutes, se consument dans les flammes. Les hommes que nous montre ce film ne construisent rien du tout en fin de compte, et surtout pas une nation...

Même le personnage le plus à même de s'attirer la sympathie du spectateur (Amsterdam Vallon), participe de cet individualisme stérile, enfermé qu'il est dans le carcan de sa vengeance.

Enfin, on peut se délecter du sens de l'humour et du burlesque de Scorsese, qu'il est capable de faire surgir pas seulement de ses comédies comme "After Hours" (souvenons-nous de quelques moments délicieux du pourtant très sombre "A Tombeau Ouvert"), et qu'il utilise très bien ici encore.

Et puis, pour finir, l'Amérique est un pays très jeune, historiquement parlant, et on peut s'amuser de cette tentative (plutôt réussie), de la part de Martin Scorcese, de créer une espèce de moyen-âge américain, avec ce tableau incroyable des bas-fonds au début du film. Voilà qui évoque les faubourgs de Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris. Ou encore avec cette scène de bataille d'ouverture à l'esthétique tellement médiévale. Scorsese revisite avec "Gangs Of New York" les origines de sa ville, de son pays.

Enfin, il n'est peut-être pas anodin,dans cette optique, que le film commence par un clin d'oeil à son tout premier court-métrage : "The Big Shave".

Auteur :Benjamin Thomas

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