23 octobre 2019
Critiques

Gemini Man : Mr. & Mr. Smith

La critique du film Gemini Man

Par Rayane Mezioud


"Gemini Man" va certainement être la victime collatérale d’un avant-gardisme le rendant incompatible avec le niveau technique de beaucoup de cinémas. Bien plus qu’un simple gadget, la prouesse technologique est au centre du projet de mise en scène de Ang Lee. La nécessité de voir son dernier film en 3D+ est telle que regarder "Gemini Man" en 2D et en 24 images par seconde (soit cinq fois d’images que ce que le long-métrage contient réellement), c’est peut-être avoir plus de recul sur les carences de fond de cette potentielle révolution industrielle mais c’est aussi être privé de la possibilité de regarder cette oeuvre de la bonne manière. Comme dirait le compagnon d’armes Guillaume Meral lorsqu’il critique ta mère, « la forme, c’est le fond qui remonte à la surface » et c’est justement par sa forme que "Gemini Man" révèle sa véritable nature et elle ne saurait être réduite à un croisement entre du Philip K. Dick trépané et du Steven Seagal sous perfusion d’andouillette à la crème fraîche.


A la poursuite de demain
Cette critique va peut-être ressembler à une analyse de privilégiés parce que les salles qui projettent la dernière réalisation de Ang Lee en 120 images par seconde et en 3D ne semblent pas courir les rues et qu’une séance dans ce format coûte les yeux de la tête même si ça vaut le coup de les faire jumper. Cependant, elle n’aurait pas eu lieu d’être si elle n’avait été qu’un gadget jetant avec mépris à la plèbe des miettes de spectacle sans créer de sens. Or, il y a dans "Gemini Man" une synergie entre ce qui est raconté et la façon dont le format avant-gardiste le raconte. C’est ce travail de concert qui porte le film vers l’allégorie qu’il doit être, une allégorie qui ne saurait être réduite à l’évidente morale qui vient clore le prétexte d’anticipation en un dernier échange pour teubés entre Clive Owen et Vieux Smith (oui, on va appeler les deux personnages Jeune Smith et Vieux Smith parce que c’est plus rigolo.).

Le rapport du spectateur à la 3D+, c’est celui de Vieux Smith aux événements qui le mettent face à un futur immédiat qui le dépasse. C’est là le point d’entrée dans le récit que Ang Lee bâtit pour permettre au spectateur de se plonger dedans. L’identification au personnage principal passe par une construction narrative prenant pour colonne vertébrale le progrès technologique et le rapport à celui-ci. En cela, le travail d’Ang Lee peut se rapprocher de celui accompli par Tony Scott il y a bientôt treize ans avec "Déjà Vu" lorsqu’il confrontait Denzel Washington à une nouvelle méthode d’enquête métaphorisant le rôle de la caméra au cinéma et le faisait tomber amoureux en opérant un vertigineux champ-contrechamp entre le protagoniste et l’image de la victime dont il doit empêcher l’assassinat déjà survenu. Deux personnages confrontés à une évolution inéluctable de leur façon de travailler et qui seront amenés par celle-ci à se transcender pour continuer à exister en se redéfinissant.


Ta rétine, elle va twerker !
Bien évidemment, une vitesse de défilement quintuplée associée à une mise en relief induit une mise au diapason de l’utilisation de la caméra. Impossible de ne pas se rendre compte que les cadres et les déplacements de celle-ci ont été réfléchis selon ce format et la suppression du flou de mouvement qu’il permet d’obtenir. Si la scénographie et les échelles de plan risquent de ne pas survivre à un visionnage en 24 images par seconde et en 2D, il est également probable que certaines pirouettes physiques se couvrent de ridicule une fois délestées de la 3D+. En effet, le format restitue parfaitement les décharges d’adrénaline qui permettent aux personnages de se dépasser dans des situations désespérées ainsi que la sensation de perdre pied avec la réalité.

C’est au cours de l’hallucinant premier affrontement entre Jeune Smith et Vieux Smith que le format lâche les chiens et montre ce qu’il a dans le ventre. Si vous avez déjà été scotchés par le vol d’une abeille en 120 images par seconde, vous n’êtes pas prêts pour ces dix minutes de louvoiements entre les toits et les rues de Carthagène des Indes avec, cerise sur le gâteau, mise à contribution de tous les miroirs possibles pour renforcer le ludisme de la séquence.


L’attaque du clone
Cette sidérante course-poursuite introduisant son implacable personnage de science-fiction sans que la mise en scène ne perde jamais de vue que la cible, aussi bien entraînée soit-t-elle, est en flippe totale face à l’inconnu qui est à ses trousses nous rappelle que "Terminator : Dark Fate" sort au cinéma dans quelques semaines. "Gemini Man" vient de mettre fin à un rituel qui dure depuis dix ou quinze ans, rituel bien entendu perpétué par la promotion autour du film réalisé par Tim Miller, à savoir affirmer que cette fois-ci, c’est la bonne, on vous a fait le vrai "Terminator 3" (on a de l’estime pour toi, "Terminator Renaissance", et c’est justement parce que tu t’es extirpé du sillon creusé par "Terminator" et "Terminator 2 : Le Jugement Dernier" que tu échappes un peu à la règle). Consciemment ou non, c’est finalement Ang Lee qui est parvenu à se placer comme le digne héritier de James Cameron par la fusion entre l’avancée technologique propre à son médium et la science-fiction dystopique. En procédant à deux ou trois ajustements, il est possible de caser Skynet et toute sa cosmogonie dans "Gemini Man".

Et quitte à causer Grand Jim et être synthétique hautement meurtrier, autant évoquer le deuxième personnage virtuel dont la puissance émotionnelle repose sur l’exploit technologique de l’année après Alita (avec cette fois-ci un film qui se tient autour). Aussi bouleversant et bluffant que l’avatar de Rosa Salazar, le Jeune Smith aurait pu n’être qu’une menace impavide et désincarnée mais révèle très rapidement sa déchirante fragilité et un tiraillement entre deux figures paternelles qui est source d’échanges dont la portée émotionnelle suffit à distinguer "Gemini Man" de la série B débile pour laquelle certains essaieraient de le faire passer. Quelques plans suffisent pour capter l’innocence enfantine et l’immaturité adolescente de Jeune Smith alors que son regard désespéré suffit à rappeler le potentiel de comédien d’une vedette qui s’est trop fréquemment contentée de son capital sympathie mais qui, en Vieux Smith comme en jeune Smith, expose sans fard une sensibilité que les codes du genre dissimuleraient. D’une certaine façon, Ang Lee a réussi avec Vieux Smith et Jeune Smith ce qu’il avait essayé avec Bruce Banner et "Hulk" en 2003.

Dommage que cette nature d’homme-enfant soit très vite verbalement explicitée puis répétée et que la jolie idée au centre de l’épilogue, très années 1990/2000/Robin Williams dans l’esprit, ramène brutalement le spectateur émerveillé sur le plancher des vaches parce que le rajeunissement numérique devient approximatif et que Willou retombe dans ses vieux travers en recommençant à faire le kéké. On pourrait aussi reprocher le caractère accessoire de certains personnages secondaires, en particulier celui du pourtant très classe Benedict Wong, arrivé en cours de tournage et dont on se demande si le rôle avait été prévu à la base ou rajouté en cours de route pour suivre une trajectoire classique d’adjuvant.


Un film à voir en Futurama, ma gueule !
"Gemini Man" renoue avec un idéal de fabrication de la superproduction, celui de la commande que le metteur en scène parvient à sublimer, idéal qui semblait avoir disparu ces dernières années et qui expliquait pourquoi "Jurassic World : Fallen Kingdom" faisait figure de dernier dinosaure. Non seulement Ang Lee élève le projet mais il en profite en plus pour continuer à élaborer le cinéma de demain par ses expérimentations. C’est à une nouvelle façon de faire naître et de maintenir la suspension d’incrédulité que "Gemini Man" ouvre les portes car visionné dans les conditions selon lesquelles il a été fabriqué, la remise en cause du scénario passe à la trappe tant la forme fait corps avec le propos pour lui permettre d’accomplir sa dimension allégorique et poétique. Georges Méliès aurait kiffé.

Tous nos contenus sur "Gemini Man" Toutes les critiques de "Rayane Mezioud"

ça peut vous interesser

Les Aventuriers des Salles Obscures : 05 Octobre 2019

Rédaction

Gemini Man : Rencontre avec Ang Lee

Rédaction

Ad Astra : Espace pas détente

Rédaction