Critiques

Gibraltar : Inégal

Julien Leclercq semble attaché aux films de genre. Après "L'assaut", en 2010, et même "Chrysalis", en 2006, ses précédents essais reflétaient déjà cette tendance pour laquelle la France a de moins en moins de représentants. C'est donc déjà avec contentement que l'on accueille "Gibraltar", nouvel opus du metteur en scène, adapté d'une histoire vraie par l'excellent scénariste Abdel Raouf Dafri et avec une affiche relativement séduisante, réunissant Tahar Rahim, Gilles Lellouche, Mélanie Bernier et Riccardo Scamarcio. Plein de bonnes intentions, le film l'est incontestablement, et s'il séduit de par plusieurs de ses aspects, il en ressort une impression mitigée, celle d'avoir assisté à un bon spectacle mais aussi d'être passé à côté de ce qui aurait pu être un grand film. C'était déjà un peu la même sensation avec "L'assaut" et Julien Leclercq semble donc confirmer sa capacité à embrasser des sujets ambitieux, mais aussi sa difficulté à les assumer sur la durée.

Pourtant "Gibraltar" démarre sous les meilleures auspices avec la mise en place d'une véritable ambiance sous tension et d'un Gilles Lellouche, en homme aux abois qui se retrouve obligé de collaborer avec les douanes françaises pour ne pas couler financièrement. Les enjeux sont posés d'une manière un brin classique mais très efficace et l'on est d'emblée plongé dans un thriller paranoïaque qui tente de retrouver l'esprit, la noirceur et la nervosité de ces suspenses qui avaient cours dans les années 70. Ultra documenté et avançant ses pions sur l'échiquier de la manipulation, le scénario de Abdel Raouf Dafri est très malin, mais il lui manque un soupçon d'ampleur pour que le film ne s'emballe et ne grimpe dans les tours du film de mafia violent et fascinant que "Gibraltar" aurait pu être. Mais en n'exploitant pas tous ses enjeux et en restant à la surface d'une histoire qui avait matière à s'emballer, le film ne dépasse jamais son statut de bon polar.

Comme dans "L'assaut", Julien Leclercq appose un traitement chromatique bien particulier à ses images afin de coller à la texture et au style de ces polars d'antan et si formellement il n'y a rien à redire, "Gibraltar" pêche par son rythme assez lancinant et qui nous empêche de plonger totalement. Il n'en reste pas moins que l'on suit sans déplaisir particulier la façon dont Marc Duval va se retrouver piéger dans cette toile d'araignée qu'est l'administration française, là où l'État vous manipule et vous abandonne à votre triste sort dès lors que vous ne ne lui servez plus. Le vrai souci, outre les faiblesses de rythme c'est dans les liens qui se tissent entre les différents protagonistes et qui peinent à convaincre, la faute à un script qui n'approfondit pas suffisamment les ressorts psychologiques qui animent les personnages.

Bien que souffrant de nombreuses imperfections, "Gibraltar" tient malgré tout la route grâce à sa distribution convaincante qui vaut surtout pour le face à face entre Lellouche (solide et sérieux) et Scamarcio (impérial et magnétique) qui nous offre quelques belles scènes, mais c'est Tahar Rahim qui est ici le moins bien servi. Son personnage, trop en retrait et semblant peu concerné par les évènements est le moins bien écrit du film, même le charisme de l'acteur ne parvenant pas à atténuer la mièvrerie de son rôle. Les rôles féminins, plutôt faire valoir que moteurs de l'action sont également très en deçà de ce que l'on espérait. La femme du héros jouée par Raphaëlle Agogué constamment au bord des larmes et de la crise de nerfs agace plus qu'il ne devrait et la sœur de celui-ci interprétée par Mélanie Bernier et qui s'amourache du mafieux italien est quand même plutôt caricatural.

Malgré ses qualités techniques et une histoire incroyable et assez bien troussée mais qui peine à passionner tout du long, "Gibraltar" est une demi-réussite qui permet au film de genre de revenir sur les écrans français avec ambition et ce n'est pas là, la moindre de ses qualités.

Auteur :Fred TeperTous nos contenus sur "Gibraltar" Toutes les critiques de "Fred Teper"

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