23 septembre 2019
Critiques

Glass : Inclassable

La critique du film Glass

Par Rayane Mezioud


Ah Shya Shya, les critiques te mènent la vie dure : elles sont peu nombreuses à avoir fait attention à toi pour "Praying With Anger" et "Éveil À La Vie", ce peu de considération les menant souvent à confondre "Sixième Sens" avec ton premier film parce que c’est celui qui t’a révélé au grand public par son carton colossal.

C’est donc celui qui a rendu visible à la face du monde ton identité en tant que réalisateur, un style cristallisé dans la figure du retournement final que chaque spectateur attendra de toi à chaque prochain film au point de parfois mesurer la qualité de celui-ci à l’aune de ce retournement.

Les choses ont relativement continué à bien se passer les années suivantes même si certains ont sérieusement commencé à tirer la tronche en sortant des projections de certaines de tes réalisations. Les choses ont plutôt bien roulé d’"Incassable" à "Le Village" en passant par "Signes".

Si quelques oiseaux de malheur t’ont étrillé pour chacun de ces trois films (oui, même pour "Incassable", c’est difficile à croire quand on sait aujourd’hui la côte d’amour dont il bénéficie aujourd’hui), tu as eu de nombreux et sincères thuriféraires. Plutôt que de céder à la facilité et de porter au pinacle l’évident "Sixième Sens", certains de tes adjuvants assument parfois d’aller à contrecourant de la norme et osent affirmer voir en "Incassable", "Signes" ou "Le Village" ton apothéose artistique.

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Après Incassable, le retour de Bruce Willis dans Glass

C’est passée la première moitié des années 2000 qu’il commence à y avoir quelque chose de pourri dans ton royaume du Danemark. En 2006, "La Jeune Fille De L’Eau" marque ton premier réel échec critique, public et commercial. Non seulement ceux qui ont aimé cette nouvelle pierre apportée à l’édifice de ta filmographie sont peu nombreux mais en plus tous ceux qui ont payé pour la contempler n’ont pas suffi.

Le ver dans le fruit a continué à faire son office destructeur avec "Phénomènes" et "Le Dernier Maître De L’Air" qui s’en sont à peu près sortis pour ce qui est des brouzoufs collectés mais qui se sont encore plus fait tabasser par les grands vilains méchants pas beaux critiques.

Désormais vu comme cruche, grotesque et prétentieux, ton cinéma prit un autre tacle monumental avec "After Earth". Le cumul de ton ego surdimensionné présumé avec celui de Will Smith et de leurs turpitudes népotistes ont été une autre goutte faisant déborder le vase pour ton auditoire qui t’en a fait voir de toutes les couleurs dans la presse, sur Internet et aux guichets des cinémas. Pour la dernière fois ?

On pouvait le croire car avec "The Visit", en 2015, tu resserras fermement les vis de ton budget, tu réorientas ta stratégie artistique et tu retrouvas les faveurs de suffisamment de gens pour qu’on commence à formuler l’hypothèse du Retour du Roi.

Deux ans plus tard, tu reprendras véritablement du poil de La Bête avec "Split". Ceux qui ont pu le voir avant tout le monde ont été sur le cul en constatant que tu étais toujours capable de les faire kiffer, comme s’ils avaient déjà oublié qu’ils avaient pris leur pied avec "The Visit" il y a deux ans, et ont initié puis entretenu un cercle vertueux de montage de sauce.

Qu’est-ce que ça veut dire concrètement ? "Split" a démarré au-delà de toutes les espérances au box-office puis a continué à fonctionner sur le bouche-à-oreille en faisant montre d’une meilleure endurance que celle qu’on pouvait attendre de lui.

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Samuel L. Jackson

Toutefois, ce qui a surtout interpellé le public avec "Split", c’est la nature de ta fameuse révélation finale. Tu fais péter quelques notes de James Newton Howard, tu paies le Ouigo et le McDo à Bruce Willis pour qu’il revienne montrer sa trogne et hop, tous se rendent compte qu’ils étaient en fait devant "Incassable 2" et qu’il y aurait un "Incassable 3" ! Bien sûr, tout le monde était chaud comme la braise à l’idée de voir le diptyque-surprise se muer en une trilogie par l’existence à venir de "Glass".

Sauf que tout ça aurait était trop beau pour durer. Sûrs de la robustesse de ton dernier bébé, producteurs (toi inclus puisque comme à l’époque de "The Visit", tu serais allé jusqu’à hypothéquer ta maison pour t’assurer une certaine marge de manœuvre artistique), distributeurs et attachés de presse ont laissé les journalistes faire leur travail : des projections de presse ont eu lieu et des papiers ont été publiés avant la sortie.

Il est normal de laisser les journalistes cinéma officier en tant qu’éclaireurs du public et initiateurs du débat critique avant la sortie mais dans le cas d’un accueil défavorable comme celui que reçoit "Glass", en plus du respect du travail des parties prenantes externes, c’est la confiance dans ce que vous avez à vendre qui est à reconnaître tant ce qui est à vendre est risqué.

Non seulement sur bien des points ton "Glass" nage à contrecourant du reste du banc des excroissances de franchises mais il est en plus l’œuvre d’un auteur avant d’être le membre d’un univers cinématographique et c’est ce qui explique sans doute pourquoi tu as été de nouveau abandonné par ceux qui ont recommencé à te porter aux nues.

On ne va pas te raconter de salades : on réclame presque systématiquement d’une œuvre cinématographique qu’elle soit imprégnée de l’identité de son auteur mais c’est toujours en sachant que cette identité ne peut pas toujours n’être que le gage de qualité.

À dire vrai, dans le cas de ton "Glass", on penche plus vers le négatif que le positif donc on a du mal à vraiment en tenir rigueur à ceux qui recommenceraient à te faire des misères. Bien sûr, puisque tu nous passionnes en tant qu’auteur, il y a forcément des choses à défendre dans une œuvre venant véritablement du fond de ton cœur, de ton cerveau, de tes tripes et du fond d’on ne sait où d’autre de toi.



On va quand même commencer par ce qui nous a posé problème pour rendre justice à ce que tu as essayé de faire même si tu n’as pas tout réussi et c’est peu de le dire. Tu es le seul aux commandes derrière la caméra, mais tu es également le seul aux commandes derrière le clavier. Que ce soit sur la forme ou sur le fond, il y aura de vilaines choses qui devront être dites mais aussi de belles autres.

Pour ce qui est des plus légers défauts de ton écriture, on peut par exemple penser à ces coïncidences réunissant plusieurs personnages dans un même lieu au même moment afin de faciliter l’avancée de l’intrigue ou de lier artificiellement la progression de certains d’entre eux.

Ce qui nous amène justement à tiquer sur l’intrigue dont tu as décidé de faire la charpente de ton "Glass". Ton intention de prolonger la réflexion initiée dans Incassable autour de la résonance que peut avoir une cosmogonie merveilleuse comme celle des super-héros dans un monde découragé et rationalisé à l’extrême au point de reléguer le mythe au rang d’ineptie, elle est totalement louable.

Après tout, tu avais su il y a bientôt vingt ans écrire au travers de la collision entre l’imaginaire et la réalité une puissante tragédie du quotidien alimentée par la grisaille, la dépression, la banalité du Mal et la difficulté de croire au Bien.

Malheureusement, dans "Glass", l’analyse prend le pas sur la narration et tu sembles plus illustrer une exégèse sur ton sujet que donner vie à un scénario. Souvent attaqués par le passé, tes dialogues trop explicatifs sont moins guidés par leur pertinence narrative que par une double dimension intellectuelle et psychanalytique.

On navigue entre rationalisation de l’imaginaire, exposition des codes aux profanes, exploitation de ceux-ci comme éléments déclencheurs ou de résolution et affirmation de l’extraordinaire comme remède aux maux des individus et de la société. À un moment, on a presque l’impression que tu fais maladroitement intervenir la tragédie grecque lorsque tu dois faire intervenir un coup de théâtre.

Il était nécessaire de t’expliquer pourquoi la pilule pouvait ne pas passer même dans la gorge de ceux qui veulent te défendre mais il est également important de te dire qu’on croit avoir deviné ce que tu avais envie de nous transmettre même si la transmission ne se fait toujours pas de façon totalement heureuse.

Bien sûr, quand bien même des forces occultes œuvreraient à annihiler leur singularité pour cimenter de façon immuable un statu quo totalitaire d’ordinarité, cette croyance que tu as en la propension de ceux qui sortent du lot à se muer en source d’inspiration universelle touche et nous frappe de plein fouet lorsqu’on assiste à ton fabuleux travelling arrière venant conclure le film.

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James MacAvoy

L’intellectualisation outrancière de ce que tu essaies de nous raconter peut parfois aller à l’encontre de personnages qui n’existent alors plus que comme des fonctions. Toutefois, ce ne sont que des moments d’égarement qui sont avant tout rendus regrettables par le fait que tes personnages soient beaux et que l’amour avec lequel tu les regardes crève les yeux.

Tu as su par exemple continuer à travailler autour de seconds rôles, un pour chaque être exceptionnel au centre de ton récit, qui auraient pu n’être que quantité négligeable entre les mains de quelqu’un d’autre de moins généreux que toi. Un fils, une mère, une victime compatissante : on comprend lorsque le film se termine qu’il n’était pas que celui d’êtres exceptionnels par nature mais aussi de ceux qui s’impliquent par un cas de force majeure puis de façon volontaire dans leurs parcours respectifs.

Le montage parfois disharmonieux laisse deviner qu’il vous a fallu à toi et à ton équipe parfois les sacrifier mais si Anya Taylor-Joy semble en avoir été la première victime, peut-être aussi parce qu’elle passe de protagoniste ou deutéragoniste dans "Split" à personnage secondaire dans "Glass", les quelques interactions qu’elle peut avoir avec son personnage principal de référence produisent leur effet si singulier, mélange du malaise lié au syndrome de Stockholm et de l’empathie qui doit de façon évidente découler des événements douloureux qui ont jalonné leurs enfances respectives.

Enfin, concluons sur ta mise en scène qui peut séduire autant qu’elle déconcerte. Dès le premier des deux affrontements entre Le Superviseur et La Bête, on se rend compte que l’action, ce n’est pas ce qui t’éclate le plus tant tu as du mal à leur donner un véritable rythme et à les rendre cohérentes dans l’espace ainsi que dans leur chorégraphie.

Tu prendras du galon dans le climax mais ta démarche organique s’appuyant sur un travail jusqu’au-boutiste de la caméra portée, du point de vue, du cadre débullé et de la profondeur de champ ne porte pas toujours ses fruits. Que ce soit dans ou hors de l’action qui, répétons-le, n’occupe qu’une portion congrue de ton film, on valse entre l’immersion du spectateur dans le récit et l’ostentation qui l’en éjecte aussitôt.

Que ce soit sur le fond ou sur la forme, tu as accouché de quelque chose de plus souvent raté qu’abouti, mais qui n’arrête presque jamais d’essayer et c’est pourquoi, en plus de continuer à te suivre avec attention, on aura toujours une considération bien particulière pour ce que tu as entrepris et très certainement ce que tu entreprendras.

Peut-être est-ce lié à cet exercice de style qui implique de simuler une lettre adressée à l’artiste et donc de lui parler avec bienveillance mais l’accent a davantage été mis sur les qualités que sur les défauts alors que ces derniers pèsent plus lourd que les premières.

La note qu’on te donnerait serait donc bien moins flatteuse que cette longue explication mais si, et c’est tout à ton honneur, tu as régulièrement suscité le débat ENTRE tes spectateurs, tu as certainement suscité avec ton "Glass" le débat EN tes spectateurs et ça, c’est encore plus tout à ton honneur.


Cette critique était intéressante ? Voilà qui devrait également retenir votre attention. Le film "Glass" était au sommaire de l'émission proposée par Les Aventuriers des Salles Obscures, le 19 janvier. En voici le replay :



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