13 juillet 2020
Critiques

Gloria Mundi : En avant Guédiguian !

Par Estelle Aubin

Bienvenue dans notre cher monde. Celui qu’on répugne déjà, fait de froides tours de verre et de calculatrices. Devant nos yeux, à l’écran, il y a nous, ce qu’on est devenu et qu’on répugne déjà. "Gloria Mundi" est ce miroir noir de notre société, individualiste et abreuvée de chiffres. Une réflexion sur notre époque importante. Le constat est sombre, presque implacable. C’est du pur Guédiguian. Pourtant, le film s’ouvre sur une naissance. Des cris de nourrisson qui se mêle à la musique de Verdi, l’espoir était permis.


"Gloria Mundi" est le portrait sans concession d’une société rongée par l’argent. Nous voilà plongés dans le quotidien d’une famille étouffée par les petits boulots et les dettes, sans autre horizon que sa survie économique. C’est un film sur la précarité, sur ce qu’elle fait aux corps et aux esprits, comment elle nous use, nous replie. Et nous disperse, malgré nous. Elle élimine toute solidarité. L’autre n’a guère sa place, l’urgence est de sauver sa peau.

Marche ou crève

« Je n’ai pas le temps pour t’aimer », lâche à son compagnon  Mathilda, jouée par Anaïs Demoustier. On apprend à serrer les fesses, en attendant que la patronne mette fin à notre période d’essai. On se résigne en attendant la paie. Pire, on se bouffe entre nous. On s’agresse entre pauvres, entre chauffeurs Uber et taxis. C’est « marche ou crève » sur toutes les lèvres. Le monde semble appartenir aux premiers de cordée, à ces audacieux immoraux prêts à tout pour réussir. À ceux-là qui font leur « beurre sur le dos de la misère ».

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Jean Pierre Darroussin - Copyright Ex Nihilo

En dessous, il y a les « minables », naïfs et joyeusement méprisés. Jusqu’à l’acte irréparable. Jusqu’à la revanche de celui qui n’a plus à perdre. L’étau se resserre. Féroce est l’intrigue. Et c’est bien la force de "Gloria Mundi". Pris dans tous ces dilemmes intérieurs, le spectateur hésite, grogne, se désole, refuse. Touché, coulé. La catharsis fait son effet. Autant que les douces notes de piano qui accompagnent les dialogues.

Ce monde d’argent est devenu le nôtre. Il dicte le temps et les règles. Là, une jeune musulmane est contrainte d’enlever son voile pour toucher les cinq euros du grille-pain qu’elle revend. Un chauffeur Uber polit son sourire pour attraper un 5/5. Tout s’achète et se vend, misérablement. Ne reste que des individus sous pression et aliénés. Ils ont la mine raide et marchent sans élan, la tête baissée dans ce Marseille en chantier. Et dehors, des militaires du dispositif Sentinelle patrouillent dans les rues comme si de rien n’était. Un centre commercial fait office de balade dominicale. Le temps semble avoir changé.

Tout au bout, la lumière façon Guédiguian

On croirait presque qu’il y a malédiction. Ou « loi des séries », comme dit le papa du nouveau-né, Nicolas, incarné par Robinson Stévenin. Style tragédie classique. Même la famille et son lien du sang peinent à sauver. Le cocon du couple semble s’être perdu. Mais c’est sans compter un Guédiguian inspiré. Il place l’espoir dans la figure du père de la fratrie recomposée, tout juste sorti de prison, à peine entré dans ce système. Un Gérard Meylan austère et avisé.

Poète accidentel, il a sa liberté, celle des mots. Alors Robert Guédiguian lance son dernier appel à la contemplation. Et à l’union, forcément. Résolument politique, mais pas fataliste pour un sou.

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