23 février 2020
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Good Night, and Good Luck : Un véritable film politique !

"Good night, and good luck."

C'est par cette phrase rituelle qu'Edward R. Murrow terminait son émission sur CBS dans les années 50. Je ne sais pas comment pouvait être interprété ce « bonne chance » dans les foyers américains de cette époque. Pour George Clooney, dont le père était journaliste et qui a lui-même poursuivi des études dans ce domaine, cette maxime exprime de façon très claire l'image qu'il se fait du journalisme aujourd'hui. « Bonne chance dans ce monde dont vous ne connaissez rien puisque même nous journalistes, qui avons le devoir de vous le dépeindre tel qu'il est, nous avons oublié la valeur des mots information, investigation et indépendance ». C'est précisément le message que nous adresse ce film, plus précisément à travers la première et la dernière scène du film, toutes deux magnifiques, et pendant lesquelles, Murrow, au cours d'un hommage qui lui est rendu, dénonce la dérive progressive du journalisme télévisé vers le divertissement et la futilité.

Cela ne vous rappelle t-il rien ? Pour ceux qui l'ont vu, « Good night and good luck » fait étrangement écho au formidable pamphlet de Sabina Guzzanti, « Viva Zapatero ! », sortit il y a à peine quinze jours et qui déjà s'inquiétait des dérives de la télévision et de la disparition de l'indépendance journalistique. Remplacez les mots information par satire et McCarthy par Berlusconi et vous pourrez vous rendre compte de la résonance actuelle du film de Clooney. Dans le même temps, le film pose également la question de l'indépendance de journalistes devant rendre compte le plus objectivement possible de la situation en Irak par exemple et qui pour ce faire, sont « accompagnés » par les G.I.'s américains. Entre liberté d'expression, de confession, d'opinion, liberté de la presse, George Clooney aborde frontalement un certain nombre des valeurs essentielles de toute démocratie, valeurs qu'il estime aujourd'hui menacées, sans doute à juste titre.            

Pour en revenir plus directement au film, il me faut d'abord et avant tout souligner la remarquable prestation de David Strathairn, acteur trop rarement vu au cinéma si ce n'est dans quelques films de John Sayles et qui a très justement été récompensé par le prix d'interprétation à Venise pour ce rôle d'Ed Murrow. Tout en sobriété, il impose son personnage et rendrait presque inexistant les autres acteurs. Il est d'ailleurs à mettre au crédit de George Clooney de s'être « sacrifié » puisqu'il était prévu qu'il interprète lui-même le rôle. En le confiant à Strathairn, le film gagne incontestablement en puissance. Si réserve nous devons avoir à propos de « Good night and good luck », peut-être regretterons-nous que le contexte du film, la plongée au cœur des pires années du maccarthysme, soit sans doute moins familier aux yeux de spectateurs européens qu'à ceux d'américains et que nous restons par moment un peu perdu au milieu de certains tenants et aboutissants du film. Peut-être que certains personnages ne sont pas non plus suffisamment développés et paraissent en définitive superflus dans le film.

Cependant, force est de constater que ces deux réserves pèsent bien peu en comparaison des indéniables qualités de ce film. Si nous avons déjà parlé de la qualité de l'interprétation, nous pouvons évoquer la magnifique photographie tout en contraste qui nous plonge parfaitement dans l'atmosphère des années 50. Par ailleurs, Clooney intègre de façon très subtile des images d'archives au milieu de son film, ceci expliquant d'ailleurs le choix du recours au noir et blanc. En effet, quel meilleur acteur pour camper le sénateur McCarthy que McCarthy lui-même ? Cela confère au film un style quasi-documentariste. Par exemple, nous ne sortirons presque jamais des coulisses de CBS, nous ne ferons la connaissance d'aucun personnage extérieur à l'histoire elle-même, comme si Clooney avait fait le choix d'enlever toute dimension fictionnelle pour ne rester que sur les faits eux-mêmes.

S'il a rarement hésité à utiliser sa notoriété publique au profit de certaines causes politique ou humanitaire, avec ce film, Clooney passe à l'échelon supérieur et nous livre en définitive un véritable film politique comme un Costa-Gavras pouvait le faire dans les années 70. Quelles leçons nos sociétés ont-elle tirées de la terreur mise en place par McCarthy et sa commission ? Telle est la véritable question de ce film qui nous permet de bien commencer l'année.
Auteur :Loïc Gourlet
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