23 juillet 2019
Critiques

Grâce à Dieu : Récit d’une ascension vers la vérité

La critique du film Grâce à Dieu de François Ozon

Par Jade-Briend Guy


« La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits, et certains peut-être pas. », affirmait Philippe Barbarin lors d'une conférence de presse à Lourdes, le 15 mars 2016. Le cardinal réagissait à la mise en examen, deux mois auparavant, du prêtre Bernard Preynat pour « agressions sexuelles sur mineurs de moins de 15 ans par personne ayant l'autorité ». Soixante-dix scouts du diocèse de Lyon auraient subi ces agissements entre 1986 et 1991.

A l'époque, et malgré de nombreuses accusations des parents, l'homme n'avait pas été mis en cause. Le combat a ensuite été repris par les concernés, qui ont mené l'ecclésiastique devant le parquet de Lyon. Il y a finalement reconnu tous les faits et doit être jugé en mars 2019. Mais ce n'est pas tout. Dans ses révélations, il a notamment assuré que sa hiérarchie avait eu connaissance de cette tendance à la pédophilie.

Primat des Gaules et archevêque de Lyon, le cardinal Barbarin fait donc partie de l'autorité interpellée. Le 9 janvier 2019, il a comparu devant le tribunal correctionnel de la ville, aux côtés de six anciens membres du diocèse, pour « non dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs de moins de 15 ans et omission de porter secours à personne en péril ». Classée sans suite en 2016, le parquet n'a requis, cette fois encore, aucune condamnation pour cette affaire.

Cette discorde judiciaire choque et fait parler d'elle. Mais qu'en est-il des concernés ? Ces anciens scouts devenus hommes se sont rassemblés au sein d'une association, « La Parole libérée ». Ils partagent leurs témoignages sur le web afin de dénoncer ce qu'ils ont subi mais aussi pour fédérer les victimes laissées trop longtemps dans le silence. Neuf d'entre eux étaient présents lors du procès de Philippe Barbarin.

Il y a quelques mois, le réalisateur François Ozon s'intéressait à ces récits. Le cinéaste, qu'on ne présente plus suite à des pépites telles que "Dans la maison" ou "8 Femmes", souhaitait cette fois avec "Grâce à Dieu" parler essentiellement de la fragilité masculine. Il découvre le site de l'association dans le cadre de ses recherches. Touché par sa lecture, il rencontre les membres de « La Parole libérée ».

Parmi eux, Alexandre Hesez-Dussot, le premier à avoir dénoncé les agissements du père Preynat. Il partage au réalisateur l'intégralité des documents relatifs à son témoignage : ses emails avec la psychologue du diocèse, ses échanges avec le cardinal Barbarin.

Présent lors de l'avant-première, il explique avoir tout donné au réalisateur, à qui il fait confiance. Puis il s'est éclipsé, ne souhaitant pas assister au tournage. « Je voulais que cela reste une fiction, je ne souhaitais pas impacter dans le processus de création ». Partant de cette matière brute, François Ozon a donc tissé son nouveau film, "Grâce à Dieu". Un long-métrage aux allures de documentaire.

C'est d'ailleurs vers ce format que le réalisateur souhaitait initialement se tourner. Pourtant, il a opté pour la fiction. Toujours en quête de porter à l'écran l'intimité d'hommes fragilisés, il décide de se concentrer sur cette libération de la parole et les répercussions sociales et familiales qu'elle a engendrées.

"Grâce à Dieu" s'articule en trois parties, trois destins, trois témoignages. Ceux d'Alexandre, François et Pierre-Emmanuel. François Ozon les a tous rencontrés. Mais les acteurs qui les interprètent, Melvil Poupaud, Denis Ménochet et Swann Arlaud, n'ont pas pu, ou pas avant la fin de tournage.

Pour préparer son rôle, ce dernier raconte que le réalisateur lui a fait parvenir une clef usb contenant des reportages et des fictions sur le sujet. Il a très vite arrêté son visionnage, dont il est ressorti avec « une profonde tristesse sur l'humain... quand même... ».

L'acteur, césarisé en 2018 pour "Petit Paysan", livre encore une fois une prestation poignante aux côtés de Josiane Balasko dans le rôle de sa mère. Il incarne un homme dont la vie a été engloutie par le traumatisme, qui n'en avait jamais parlé avant de découvrir le témoignage de ses pairs sur le site de « La Parole libérée ».

Son personnage se cache sous une veste en cuir, fait vrombir sa moto, explose de colère sans crier garde, jongle d'une crise d'épilepsie à l'autre... En quête de sens, il se jette corps et âme dans la vie de l'association. Un rôle complexe, un passé destructeur, que l'acteur commente en affirmant « c'est impossible de jouer ça, alors peut être qu'il faut jouer l'inverse ».

"Grâce à Dieu" pose des questions plus qu'il n'apporte des réponses. De quoi donner une grande impulsion à la créativité connue et reconnue de François Ozon. On regrette donc que celle-ci ne se ressente réellement que dans les dernières minutes du film. Se rappelant qu'ils ont choisi pour cadre la fiction, les plans prennent leur envol et nous laissent en tête des regards emplis d'espoir, et d'interrogations.

Les lumières de la salle de cinéma se rallument, et cette dynamique déferle sur le public : un débat s'ouvre. De nombreuses thématiques sont abordées allant de la question de la Rédemption au sein de la chrétienté à une remarque sur l'absence d'associations pour les agresseurs en France (contrairement au Canada ou à l'Allemagne). « C'est merveilleux de pouvoir enfin mettre des images et des mots sur une réalité qui est encore trop dans l'omerta », remercie un spectateur, ému.

Le procès Barbarin, personnage aussi présent dans le film que dans cette affaire, est lui aussi évoqué au cours de l'échange. En écho au le titre de son long-métrage et à la décision du parquet prononcée il y a deux semaines, François Ozon se positionne : « Dans son cas, il aurait mieux fait de dire 'Grâce à la Justice des hommes' ».

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