22 septembre 2020
Critiques

Greenland : La (presque) fin des temps

Par Guillaume Meral


Il y a quelque chose de foncièrement réjouissant, pour ne pas dire excitant dans le tandem Ric Roman Waugh / Gerard Butler, qui se reforme après "La chute du président" pour "Greenland", avant de remettre prochainement le couvert avec "Kandahar". Pas forcément de quoi déclencher une révolution copernicienne à l’échelle de la création, certes. Mais il y a le potentiel pour mettre un grand coup de latte dans la fourmilière (trop) bien ordonnée du divertissement mainstream, dont ils incarnent chacun de leur côté des contre-propositions salvatrices.

D’un côté un cinéaste résolument frontal, qui n’aime rien tant que choper le spectateur par le col pour l’emmener dans les zones de non-droit de l’Amérique contemporaine ("Felon", "Infiltré", "L'Exécuteur"). De l’autre, l’ultime incarnation de l’Homo Sapiens qui ne sort de sa grotte que pour poncer le front de ses adversaires avec ses couilles et transformer son prochain en victime de sa virilité.


In your face
A une époque où la compatibilité avec la zone de confort du grand-public devient le seul critère de faisabilité, Waugh et Butler continuent de considérer la sensibilité du spectateur comme un sac de frappe. C’est cette profession de foi, qui élevait un film comme La chute du président bien au-dessus de sa proposition initiale (la violence du personnage devenait la maladie héréditaire de l’Amérique), que l’on espérait retrouver dans "Greenland". Mission accomplie ? Un peu. Mais pas tant que ça.


Film-castastrophe low-cost reconverti en blockbuster estival par les circonstances, "Greenland" est d’autant plus mal assorti à sa nouvelle vocation que sa réussite reposait justement sur la capacité de ses instigateurs à retourner les attendus du genre. Certes, sur le papier rien ne distingue le film de n’importe quel "Deep Impact", "2012" et autres emmericherie qui tend au public le miroir de l’extinction pour mieux le cajoler sur l’horizon d’un futur rassurant. Ingénieur en bâtiment, John Garrity reçoit un message du gouvernement l’informant que sa famille a été sélectionné pour rejoindre un abri gouvernemental alors qu’une comète s’apprête à frapper la planète. Évidemment, le chemin qui devait les conduire à bon port se révèle semé d’embuches à mesure que la panique générale déborde progressivement les autorités.

Bref du vu, revu et repassé plus de fois qu’il n’en faut au pressing. Éventuellement, ça peut se montrer utile pour faire une petite frayeur au public avant de faire des bisous magiques sur les plaies ouvertes du Covid-19. Mais c’est ce qu’on justement ce qu’on attendait que Waugh ne fasse pas. On serait même tenté de dire qu’au vu de la période, il devient plus urgent que jamais de confronter le spectateur à la fin du statu quo plutôt que de le caresser dans le sens du poil d’un retour à la normale impossible.

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Gerard Butler et Roger Dale Floyd - Copyright Metropolitan FilmExport
Comme avant ne répond plus
Or, cette proposition salvatrice, "Greenland" ne l’incarne qu’à moitié. Pourtant, Waugh sait toujours s’y prendre pour placer le spectateur au niveau de son personnage afin de l’emmener en territoire hostile. L’égoïsme comme réflexe de survie élémentaire, la violence comme conséquence inévitable, le chaos social comme corolaire intrinsèque de la catastrophe… Autant de thématiques anesthésiées par les tauliers reconnus de la catastrophe sur la grande-toile, mais abordées de front ici. Waugh laisse le spectateur se débattre avec le fait accompli devant lequel son cinéma a l’habitude de le confronter.

Ferez-vous parti des forts ou des faibles quand le cadre social ne sera plus là pour vous préserver de cette question ? Le cinéaste n’est certainement pas là pour donner des réponses toutes faites au public, mais pour laisser le questionnement s’imprimer en lui. Son cadre épouse l’hégémonie du cerveau reptilien de ses personnages, et n’essaie jamais de se recentrer sur un quelconque espace de normalité. Contrairement à un Peter Berg dont le formalisme prêt des corps et de l’instant bouscule les conventions esthétiques du Hollywood pompier pour mieux en reconduire les discours les plus putassiers, Waugh joint le geste à la parole. Mais pour la première fois de sa carrière le réalisateur éprouve les limites de sa méthode envers les codes qu’il essaie de renverser.


Ensemble, c’est tous
D’abord parce que genre oblige, Gerard Butler se retrouve dans l’emploi le moins adapté à ses capacités : l’average joe auquel doit s’identifier le spectateur. Le strict nécessaire pour sauver sa famille c’est pas pour Gégé, tristement chiant quand il ne peut plus frapper un homme à terre après avoir organisé la rencontre de sa tête avec le bitume. L’acteur a beau se débattre dans le rôle et le scénario lui ménager une séance de confrontation plutôt tendax, l’écossais se retrouve vite à l’étroit dans le costard du héros ordinaire, quand Waugh nage quant à lui un peu dans celui de la catastrophe à grande échelle.

Car si le réalisateur excelle à filmer l’individu aux prises avec l’implosion brutale de son cadre de vie, il échoue quelque peu à globaliser cet effondrement. N’est pas Spielberg qui veut : "La Guerre des Mondes" autopsiait l’inconscient de son héros pour mettre le refoulé de l’Amérique post-11 septembre en images puissamment évocatrice. Or, face au découpage à plusieurs voies du cinéaste d’"E.T.", Waugh tend à rouler à sens unique, et "Greenland" ne rend jamais à la multitude ce qu’il donne à l’unité. De sorte que Waugh n’a plus grand-chose à proposer lorsque les conventions du genre rattrapent le récit, sinon quelques scènes de destructions efficaces mais étrangement dénuées d’enjeux. Difficile de s’intéresser au sort des personnages quand celui du monde végète à l’arrière-plan. Il ne suffit pas de cultiver son jardin sur une île : la destinée de l’homme est chevillée à celle de l’espèce. La plus grande leçon du genre est la plus utile en ces temps troublées que nous vivons. C’est aussi celle qui ressort de "Greenland", mais quelque peu à ses dépens.

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