10 décembre 2019
Critiques

Hobbs & Shaw : Quenelle sans plomb

Critique du film Fast & Furious : Hobbs & Shaw

par Guillaume Méral

Décidément, les dieux du cinéma ont un sens consommé de la mesquinerie. Du genre à ouvrir grand la porte pendant des mois à l’espoir d’une gigantesque fête du slip sous EPO, et attendre que le bout soit sorti pour reclaquer les battants sur le prépuce. On appelle ça jouer avec les couilles des autres. Même si rétrospectivement, il a fallu une sacrée dose d’auto-persuasion masochiste pour se convaincre qu’un spin-off de Fast and Furious, par le réalisateur d’Atomic Blonde, pouvait se terminer autrement qu’en séance de circoncision sauvage.

La conscience du iencli

Mais comme dirait Conor McGregor, « Quand je ne gagne pas, j’apprends ». Ce que l’affaire Hobbs and Shaw nous enseigne, c’est qu’il suffit d’une poignée de trailers bien montés, de money-shots triés sur le volet et quelques punchlines qui sentent bon le vestiaire pour enflammer les zones érogènes de notre cinéphilie la plus fragile (TANGO ET CASH !!). C’est constater à quel point l’aire de régression soigneusement entretenue du mâle occidental contemporain le transforme en base de données sur pattes fournissant à ses bourreaux les clés de sa propre aliénation. Peu importe le menton souverain avec lequel on est persuadé de surplomber la plèbe. Marvel, DC, Disney live-action, Ghosbuster ou Commando :  on est tous le iencli de quelqu’un ou de quelque chose, et l’Empire du mal l’a bien compris.

Naïvement, on pourrait penser qu’avec une telle conscience de ce qui fait vibrer les gens, il suffirait aux majors leur donner ce qu’ils veulent pour rentrer chez soi avec le sentiment du travail bien fait. Maillot jaune du mois du col de Sisyphe par vents contraires, Hobbs and Shaw s’applique justement à dresser l’inventaire des obstacles qui s’opposent à la satisfaction des plaisirs les plus simples. En l’occurrence, un buddy-movie golmon ivre de sa puissance de feu mais sur de ses moyens. Pas le bout du monde ? Et pourtant si, tant le film semble tout faire pour ne pas exaucer les promesses faites en amont, jusqu’à son appartenance au genre investi.

Film d’action assis

Car de buddy-movie, il n’en est point question ici. A moins que l’idée que vous vous fassiez du genre consiste en des interludes dans lesquelles deux acteurs se balancent des kilomètres de textes qui défient Luc Besson sur son territoire (catégorie : déficient sur de sa plume) sans bouger mais en se contorsionnant pour se souvenir de leur réplique (mention spéciale à Jason Statham, qui imite Robert de Niro en train d’imiter Robert de Niro). On dirait un sketch de Jimmy Fallon, un drame français avec Isabelle Huppert ou une impro du cours Florent (leur première rencontre s’effectue -littéralement- dans une salle entourée de vitres sans tain, comme s’ils auditionnaient). Mais certainement pas le représentant d’un genre qui a porté dans ses plus belles heures l’héritage de la Screwball comedy et de sa leçon la plus fondamentale : les acteurs doivent avoir l’air occupé quand ils parlent. Même dans Tango et Cash, pourtant sommet de boursouflure et modèle avoué du film, Sylvester Stallone et Kurt Russell se concentraient sur autre chose quand ils se lançaient des scuds. Pour ne pas avoir l’air de réciter leurs punchlines justement, et se fondre naturellement dans le contexte.

Or, c’est sans doute le plus gros aveu d’impuissance de Hobbs and Shaw, qui interrompt en permanence l’action pour remplir le quota Kikoolol de one-liners fixés dans les contrats des deux acteurs. Au point que les moments les plus prometteurs entraperçus dans la bande-annonce (dont la descente en rappel) tombent systématiquement à plat à l’écran. On savait déjà que David Leitch n’avait rien d’un grand réalisateur, mais en tant que metteur en scène (au sens de l’organisation dramatique de l’espace), il vient de se placer assez haut sur l’échelle de la tocardise. Jusqu’à venir à bout de la bonne volonté d’Idriss Elba, qui fait ce qu’il peut pour faire vivre un personnage défini en dépit du bon sens (ses monologues…). 

Jeux de pouvoirs

Sur le plan de l’exécution, Hobbs and Shaw confirme- si besoin était- que quelque chose s’est définitivement cassé dans la chaine de transmission du cinéma américain, qui manque moins de grands cinéastes que de professionnels compétents. Mais même sur le plan de la production, le film fait tout pour ignorer ce qui semblait avoir été compris dans ses trailers. Ainsi son super méchant, némésis ultime qui ne fonctionne jamais faute d’exercer un semblant de menace sur des héros qui ont négocié contractuellement leur invulnérabilité. Hobbs and Shaw témoigne ainsi de l’évolution d’un genre où l’égo des stars ne se situe plus dans le dépassement de la douleur (modèle Stallonien), mais dans son absence. Même la traditionnelle scène de torture à l’électricité (again : remember Tango et Cash) n’arrive pas à arracher le moindre soupir de fragilité à Johnson et Statham, qui semblent mal jouer à dessein.

Du reste, on serait bien en peine de parler de buddy-movie ici, tant le genre n’est jamais qu’un argument de vente pour la popote de chacun. Ce n’est pas un film sur Hobbs and Shaw, mais Hobbs and Shaw qui se croisent pour régler leurs problèmes familiaux respectifs. Et, à ce niveau-là, force est de constater que le star power de Jason Statham pèse moins lourd que celui de Dwayne Johnson dans les 2H20 que dure le film.

Bien décidé à prendre la place de Vin Diesel dans le rôle de patriarche de la saga, l’acteur s’approprie le propos communautariste des FF et le modèle à son image Instagram de coach de vie et gourou du développement personnel. Pas moins de trois sous-intrigues pour le gros costaud qui casse des bouches mais qui n’oublie jamais le face time avec sa fille (mode papa poule), de bizuter le premier rôle féminin avec son lever de sourcil (mode lover), et de renouer avec ses origines pour embrasser sa mère (mode familia). La preuve que la famille est le véhicule tout-terrain des individualistes petit-bras qui traitent le spectateur comme un de leur follower. Soit une bonne allégorie de la logique qui préside aux blockbusters actuels, et à laquelle le film souscrit sans aucune réserve : ne fait pas, ne sait pas faire et n’essaye pas de faire. Bref,  si vous voulez vous sentir respecté(e)s, allez-voir ailleurs.

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