7 décembre 2021
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Holy Lola de Bertrand Tavernier : La critique

Le désir de devenir parents à travers une filiation « autre », c'est l'essence même d'un voyage loin d'être facile dans "Holy Lola"…

Faire le choix, comme Pierre et Géraldine, de devenir parents en passant par l'adoption internationale est un véritable parcours du combattant tant physique que moral. En effet, les pratiques administratives ubuesques rien qu'en France et la quantité invraisemblable de formalités à remplir et d'agréments à obtenir au Cambodge en raison de la fluctuation de la jurisprudence relative aux adoptions internationales, est une mise à l'épreuve pour le couple qui implique un cheminement individuel dont ils sortiront plus ou moins sains et saufs avant de voir enfin se concrétiser leur désir d'enfant.

"Holy Lola" de Bertrand Tavernier a ceci de bouleversant qu'il nous ouvre les yeux sur la réalité sordide d'un pays qu'on méconnaît, à travers l'histoire d'un couple qui cherche à donner un sens à leur désir de devenir parents. Il emmène le spectateur accompagner la quête de Pierre et de Géraldine ; en même temps qu'eux, il va prendre conscience de la souffrance à vif d'un peuple qui ne s'est toujours pas remis du génocide et qui est plongé dans une misère qui nous prend aux tripes et nous serre le cœur.

Bertrand Tavernier, avec le regard sensible d'un conteur-documentariste, fait affleurer la douleur avec pudeur à travers des images qui ont une beauté intime semblable à celle des récits de voyage. Son sens de la mise en scène et son aptitude évidente à appréhender la vérité du monde lui permettent même de nous apprendre des choses à travers des plans-séquences qui se passent de mots : le musée-mémoire du génocide ou l'emploi d'enfants sur la déchetterie.

Le réalisateur prend le temps de filmer les rues qui grouillent, les paysages, les instants de vie d'un peuple, un temps qui représente la quête initiatique de Pierre et de Géraldine qui doivent apprendre à connaître le Cambodge, sa culture et ses mœurs, pour mieux appréhender la rencontre avec l'enfant. Ce temps symbolise aussi le temps de l'attente qui les sépare du moment où ils seront enfin parents, attente au cours de laquelle ils vont devoir surmonter bien des épreuves auxquelles ils ne sont pas préparés.

Car derrière ce désir d'amour se cache les enjeux de l'adoption, sur lesquels Bertrand Tavernier entend bien lever le voile. En cinéaste engagé et sensible mille fois digne de ce nom, il ne soustrait jamais l'information à l'anecdotique. Et si, sur le chemin que Pierre et Géraldine empruntent, il saisit en images leurs interrogations, leurs doutes, leurs inquiétudes, leurs sentiments de désespoir et d'espoir mêlés, l'angoisse de l'échec et la pugnacité de leur désir d'enfant, leurs motivations profondes et leur amour ébranlé, c'est pour mieux poser le doigt sur les problèmes soulevés par un tel projet : eu égard aux sommes astronomiques qui sont en jeu, le trafic d'enfants s'est développé, en même temps que les intermédiaires véreux qui voient dans le « toubab » qui débarque une source de revenu pour vivre, en même temps que la falsification de l'état civil des enfants, en même temps qu'une revendication à l'enfant qui peut conduire à violer les droits cet enfant.

C'est la triste réalité d'un problème complexe qui naît dans l'aube calcinée d'un pays meurtri. Et c'est la musique, tantôt jazzy tantôt ethnique, aux accords tantôt chaleureux, tantôt doucereux, tantôt assourdissants de douleur rentrée, qui guide les pas de ce couple sur le fil ténu de l'espoir. Riche de rencontres - avec la communauté d'adoptants de Phnom Penh, avec la population locale, nourrie d'une obligation de regarder autour de soi et en soi, leur quête va leur permettre de sortir grandis.

Bertrand Tavernier signe avec "Holy Lola" une œuvre pleine d'une vérité bruyante, chargée d'émotions mais qui ne verse jamais ni dans le pathos ni dans le voyeurisme indécent. Jacques Gamblin et Isabelle Carré y sont touchants, à la croisée de sentiments contradictoires, dans leur humilité à savoir s'effacer derrière leurs personnages pour donner sens à ce voyage qui s'ouvre comme un livre d'images. Un livre dans les pages duquel serait terrés une douleur enfantine, un amour muet et des émotions d'une intensité aiguë, un livre que seuls comprendraient ceux qu'une force obscure poussent à espérer, à aimer, et à croire en la vie envers et contre tout.

Un film qui, dans sa poésie de l'image, assène en douceur que l'adoption n'a pas tant pour objet de donner un enfant à des parents que de donner des parents à un enfant. Allez voir "Holy Lola" les yeux grand ouverts, car vous ne pourrez sortir de ce voyage autrement que grandis.

Auteure :Nathalie Debavelaere
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