6 décembre 2021
Critiques

Illusions Perdues : Un triomphe balzacien

Par Marine Fersing

 

C’est à l’âge de vingt ans que Xavier Giannoli découvre les Illusions perdues de Balzac. Presque trente ans plus tard, le réalisateur nous propose de découvrir son adaptation de la seconde partie du roman : « Un grand homme de province à Paris ».

Sélectionné à la Mostra de Venise, "Illusions Perdues" propose aux spectateurs de suivre l’aventure de Lucien de Rubempré (Benjamin Voisin) à Paris. Arrivé avec le rêve de publier le recueil de poésie qu’il a dédié à Louise de Bargeton (Cécile de France), il finit par devenir journaliste.


Une analogie avec notre époque
Pour commencer il faut résumer l'histoire de "Illusions Perdues". En voulant être couvert de richesse et appartenir à un monde qu’il ne peut pas atteindre, Lucien se brise en plein vol. Le Paris des années 1830, époque durant laquelle se déroule l’histoire, voit affluer en masse les jeunes provinciaux avides de réussite sociale. Malgré leur enthousiasme, la place dans la haute société parisienne est chère. Nombreux sont les spectateurs de l’avant-première à l’UGC de Lille à avoir vu dans cette espérance déçue un écho à notre monde actuel avec la pandémie. Ce parallèle a surpris Xavier Giannoli.

"Illusions Perdues" ayant été tourné avant l'arrivée du virus du Covid, le réalisateur ne s’était pas préparé à une telle réception. L’analogie entre notre époque et celle du film ne s’arrête pas là. Dans "Illusions Perdues", la presse est montrée comme étant un monde infâme et corrompu. A la suite de la projection, Xavier Giannoli a bien précisé qu’il n’adressait pas une critique personnelle à ce milieu. Le film soulève tout de même une question. Quel rôle joue la presse dans notre société ?

Une immersion dans le Paris de la Restauration

Tout comme Balzac, Xavier Giannoli dépeint la vie parisienne de l’époque. "Illusions Perdues" présente un aspect très pédagogique, presque scientifique. La voix-off nous délivre une véritable étude du monde dans lequel Lucien évolue. Elle nous transporte avec émotion tout du long de l’histoire. Les échanges entre les personnages sont quant à eux tout aussi savoureux. Écrits avec finesse, ils sont percutants. Cette importance du mot juste se retrouve dans l’histoire elle-même. Lucien et Raoul Nathan (Xavier Dolan) partagent ainsi un grand amour de l’écriture qui offre au public de belles scènes de lecture dans les salons parisiens.

Ces démonstrations de leur talent à manier habilement la langue française ne sont pas sans rappeler les scènes de joutes verbales dans le film "Ridicule" de Patrice Leconte. En plus d’émerveiller les spectateurs, les mots prononcés par Lucien émeuvent les autres personnages. A l’image de Coralie (Salomé Dewaels) lorsque ce dernier écrit sa première critique à son sujet.

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Vincent Lacoste et Benjamin Voisin - Copyright Roger Arpajou / 2021 CURIOSA FILMS – GAUMONT – FRANCE 3 CINEMA – GABRIEL INC. - UMEDIA

Si le scénario du film "Illusions Perdues" est aussi marquant, c’est aussi grâce à l’excellente interprétation des acteurs. L’ensemble du casting s’y dévoile tout en nuances. Benjamin Voisin présente une palette impressionnante d’émotions. Les yeux bleus de Cécile de France sont tellement imprégnés par la tristesse du personnage de Louise qu’ils sont comme couverts d’un voile sombre. C’est aussi un véritable plaisir de retrouver Xavier Dolan face à la caméra. Tout comme celui de découvrir Salomé Dewaels. Tous deux ont une très belle présence à l’écran. Vincent Lacoste, quant à lui, fait preuve d’une grande puissance à la fois comique et tragique.

Ce savant mélange entre un scénario très bien écrit et des acteurs remarquables ne permet pas au public de s’ennuyer. Les 2h30 du film sont d’une fluidité extraordinaire. Xavier Giannoli et Jacques Fieschi, tous deux scénaristes, ont très bien dosé les deux parties du film. Celle de l’ascension et celle de la déchéance de Lucien.

Entre modernité et hommage au passé

Avec ces somptueux décors et costumes, "Illusions Perdues" fait honneur au Paris de la Restauration. La caméra n’hésite pas à arpenter les rues et les salons pour nous montrer la capitale sous toutes ses coutures. La modernité se trouve dans la manière dont Xavier Giannoli nous donne à voir cette époque. Sa caméra nous offre un nouveau regard sur cette société passée. Elle la rend vertigineuse et déroutante comme lorsqu’elle ne cesse de tourner, l’objectif pointé vers le plafond du théâtre où Coralie se produit. La musique aussi suggère une toute nouvelle atmosphère à ce Paris des années 1830. Si Schubert, compositeur du XIXème siècle, peut être entendu, de nombreuses musiques font référence à l’époque baroque.

Ainsi, c’est avec plaisir que l’on est surpris d’entendre les Indes Galantes de Rameau. L’apogée de cet entrelacement entre passé et modernité est sublimé par l’extrait de Summer I de Max Richter qui a arrangé à sa façon les Quatre Saisons de Vivaldi. Lors de la scène où nous pouvons l’entendre, Lucien est fou de rage car le public hue son amante Coralie. Cette scène est à l’image du film : prenante, émouvante et puissante.

"Illusions Perdues" est une constante montée en puissance. Que cela soit la réalisation, le jeu des acteurs, l’émotion, tout est un crescendo permanent. Le film a aussi le mérite de nous donner envie de nous plonger dans l'œuvre de Balzac, dans l’espoir d’y retrouver le même émerveillement.


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