16 septembre 2019
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Intolérable cruauté : Intolérable mysoginie ?

Après "The Barber", les frères Coen continuent leur entreprise de revisite des genres classiques hollywoodiens, en les pervertissant bien sûr, en les conformant à leur vision du monde. Tel est le cas avec "Intolérable Cruauté". Le problème, c'est qu'au fil du temps, on a l'impression qu'ils n'ont pas trop à se forcer pour faire coïncider à l'idéologie de leurs films celle de fictions datant d'il y a plus de soixante ans.

"The Barber" était clairement une citation/synthèse du film noir des années quarante, avec Billy Bob Thornton endossant le rôle, récurrent dans ce genre, de l'homme diminué et trompé par une femme garce et manipulatrice, autre figure incontournable du polar américain de l'époque.

Alors, certes, les Coen forçait le trait pour faire de Thornton un de ces losers qu'ils aiment tant à mettre en scène, personnage essentiel de leur univers. Il n'empêche que le schéma est bien toujours le même : les femmes sont de viles créatures qui ne travaillent qu'à la perte de l'homme, ce dernier étant représenté comme trop bête pour se défendre, ou trop con pour mener à bien sa vengeance quand il se décide à réagir.

Bien sûr, on se défend implicitement de donner dans un tel discours misogyne datant d'une autre époque en créant systématiquement des personnages masculins risibles, prétextant ainsi, comble du cynisme chic, que tout le monde est logé à la même enseigne. Il n'en reste pas moins que la connerie des héros masculins finit toujours par être empathique et qu'on ne peut s'empêcher de souhaiter que Macy dans "Fargo," Thornton dans "The Barber", ou Clooney dans "Intolérable Cruauté", se tirent tout de même des situations foireuses dans lesquelles ils se sont mis eux-mêmes.

Il apparaît en effet de plus en plus clairement que le discours des frères Coen ne diffère pas tant que cela des fictions classiques d'un autre âge qui dispensaient déjà un tel discours consensuel et tranquillement misogyne, abstraction faite de leurs qualités cinématographiques.

On ne s'étonnera donc pas de trouver dans "Intolérable Cruauté" une version post-moderne des comédies de Howard Hawks, dans laquelle les Coen se paient même le luxe d'égratigner les critiques qui les taxent, à juste titre, de cynisme, en tentant de prouver par le biais d'un discours de Clooney que leur démarche est justifiée.

En effet, Clooney, amoureux, et donc niaiseux, s'en prend au cynisme qui caractérise sa profession, mais la réalité s'empresse de lui revenir en pleine face, légitimant la posture cynique qu'il avait adoptée jusque-là. Le manichéisme prend une nouvelle forme avec les Coen : on doit être soit totalement crétinisé par l'émotion et les sentiments, soit rejoindre l'élite cynique qui porte sur les relations humaines un regard systématiquement moqueur. Il n'y a pas de nuances, pas de juste milieu.

C'est ainsi que, chez des réalisateurs que l'on considère encore comme de grands auteurs issus du système des studios hollywoodiens, innovateurs et surprenants, on se retrouve finalement face à un film qui rappelle, ni plus ni moins, les vaudevilles cynico-élitistes chics de Sacha Guitry, grande figure de la misogynie et de l'artiste masculin démiurge, à laquelle les frères Coen ne doivent pas être insensibles.

Derrière le sens du rythme, quelque bon gags, et une réalisation maîtrisée, aspects indéniables de l'univers des Coen, on retrouve néanmoins un discours nauséabond, la peinture d'un monde où la Femme ne peut être que garce manipulatrice, et où sa trop grande prise de pouvoir menace la masculinité de la société (voir le nom du congrès des avocats à Las Vegas : "N.O.M.A.N"…), castre les hommes (voir le personnage de G. Rush).

N'est-ce pas assez pour remettre un peu en question le piédestal sur lequel on a érigé les deux frères Coen en grands artistes intouchables dont on se doit de recevoir les films comme autant d'œuvres incontournables ? On peut en tout cas préférer les artistes qui allient, à la forme maîtrisée, une réelle réflexion sur leur époque et une remise en cause du consensus.

Pensons à Clint Eastwood qui continue à dresser discrètement des portraits de femmes bien plus nuancés et denses, ou à Spike Lee, qui avec "La 25 ème Heure", nous livrait un subtil détournement de l'image de la Femme comme garce avide.

Auteur :Benjamin Thomas

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