23 octobre 2021
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J. Edgar : Grande et petite histoire

A l'annonce de l'arrivée du nouveau Eastwood, ce "J. Edgar" (distribué comme toujours par Warner Bros. France), nous étions quelque peu rassurés étant donné le sujet du film. En effet, quoi de plus « américain » que de relater l'extraordinaire carrière de cet homme de pouvoir que fut Hoover, du début des années 20 jusqu'au début des années 70. Il fut sans doute l'homme le plus puissant des Etats-Unis, de Coolidge à Nixon, il le fallait en effet pour « tenir » face à huit présidents, ce que ce grand manipulateur fit à merveille ! Rassurez-vous donc les amateurs de Clint car ce projet évite les échappés hors USA qui ne nous avaient guère convaincus. "Invictus" et "Au-delà" en particulier, étaient des films mal équilibrés, maladroits, dans la représentation de pays (l'Afrique du Sud, la France) et de cultures (le rugby, les médias français) qui lui étaient bien plus (trop ?) étrangers que son Amérique natale, dont il est l'un des emblèmes les plus marquants, dans sa représentation, sa mythologie, depuis des décennies. Évacuons de suite les attentes que pourraient susciter un film sur ce personnage trouble et fascinant que fut J. Edgar Hoover et, de ce fait les limites possibles du dernier Eastwood. Ce projet a été initié par l'entremise du scénario de Dustin Lance Black, déjà auteur du "Harvey Milk" de Gus Van Sant, et l'envie de Leonardo DiCaprio d'incarner Hoover.

Que pouvait-on donc attendre d'un tel film ? Qu'il soit « scorsesien » par exemple: un film noir, épique, au rythme haletant, démontant le « système » de cet homme paranoïaque, foncièrement anti-communiste, raciste ; un film montrant explicitement comment celui qui fut le dirigeant le plus influent du FBI (la police scientifique, les fiches de renseignements c'est lui) était éprit de totalitarisme, frayé avec la mafia… mais Eastwood ne nous propose pas un film à charge. Ce qui l'intéresse c'est l'intime, le psychologique et ainsi, il fait de "J. Edgar" un grand mélodrame politique, un film sur le refoulement du désir, les conséquences de ce dernier, de ses tendances inavouables sur ses actions politiques et policières.

Avec son 32ème film comme réalisateur, Eastwood choisit de mêler la grande à la petite histoire, l'universel à l'intime, la fresque historique au film de chambre. Bien sur des faits historiques précis sont relatés, et d'ailleurs peu familiers de notre culture, comme par exemple l'enlèvement du fils de l'aviateur Charles Lindbergh ; nous assistons à ce qu'Hoover a mis en place pour faire du FBI une gigantesque machine de renseignements. Nous découvrons un homme névrosé, maniaque, méprisant, sans amis ni vie sociale, sous influence d'une mère castratrice, « hitchcockienne » pourrions-nous dire, à l'instar de la terrifiante Leopoldine Constantin dans "Les Enchainés".

"J. Edgar" tourne autour d'un triangle amoureux, empli de non-dits, de frustrations, de dénis. Il y a d'abord celui qui sera son indéfectible secrétaire durant toute sa carrière, Hélène Glandy (Naomi Watts). Il cherchera d'abord à la séduire, mais dans une très belle scène de séduction ratée, on comprendra vite que ses maladresses, son manque de charme, les destineront à une longue relation basée sur la confiance et la connivence. Et puis il y a, surtout, Clyde Tolson, son fidèle assistant, LA grande histoire d'amour de sa vie, qui est le cœur et le corps du film. C'est Armie Hammer, révélé dans le rôle des jumeaux Winklevoss de "The Social Network", qui incarne brillamment Tolston. A l'inverse de sa relation avec Glandy, c'est Tolston qui dès le départ est dans la séduction avec Hoover, les rares scènes où ce dernier perd le contrôle c'est lorsque son fidèle adjoint le séduit, ou à mots couverts, lui avoue son amour. On comprend alors que ce qui intéresse Eastwood c'est de donner à voir comment les affects propres à la sphère privée influent sur la sphère publique. En voulant protéger ses concitoyens de menaces extérieures (les communistes, les gangsters...), potentielles ou fantasmées, J. Edgar se protège lui-même. Ses secrets sont aussi ceux qu'ils collectent, notamment sur les personnalités politiques les plus influentes qu'il tient littéralement "par les couilles", de Roosevelt à Kennedy en passant par Martin Luther King tous ont des histoires d'adultère ou des "coucheries" à cacher. 

L'autre chose qu'il avait vite compris c'est qu'il fallait mettre en scène via les médias les actions du FBI et en particulier ses actes de bravoures, ses arrestations des grands gangsters de l'époque (John Dillinger, Baby Face Nelson...). Il y a ainsi quelque chose du domaine de l'imposture, rien de bien surprenant pour un tel manipulateur, mais Eastwood, par le biais de révélations déstabilisantes finales, magnifie cela. on repense ainsi à "L'Homme qui tua Liberty Valance" et cette phrase: « Quand la légende dépasse la réalité, on publie la légende ». Déni, mensonge, manipulation, compromissions, tout y passe chez cet homme à la soif de pouvoir et de contrôle absolu, mais pas de manichéisme primaire ici. Eastwood réussit à le rendre émouvant, touchant, il filme avant tout l'histoire d'un amour impossible, qui culmine dans une magnifique scène ou une bagarre entre les deux hommes, se transforme en un grand moment d'étreinte avec en conclusion un baiser sanglant !

Alors au-delà du film à charge ou de l'hagiographie, le point de vue d'Eastwood semble pertinent lui qui maitrise si bien l'art du romanesque, d'histoires d'amour qui traversent les époques, le temps et y résistent... Si le film fonctionne c'est aussi par la grâce de ses acteurs, avec Di Caprio en tête. On avait vu chez Scorsese à quel point son jeu c'était densifié, intensifié; à lui seul, presque, il tenait le dernier film de Scorsese "Shutter Island" avec une incroyable aisance. D'ailleurs entre "Aviator" à "J. Edgar" il y a des points communs troublants: Howard Hugues et Edgar Hoover étaient des hommes puissants et névrosés et aujourd'hui c'est DiCaprio qui semble le plus à même d'incarner tous les visages, les figures possibles d'une Amérique malade, à la psyché torturé, même chez Nolan dans "Inception" il était dans ce registre, en attendant de le voir incarner ce mythe fitzgéraldien qu'est "Gatsby le Magnifique".

Le prochain film du maître s'attaquera à un nouveau mythe par le biais du remake d'un chef d'œuvre du cinéma classique: "Une Etoile est née" avec Beyoncé ! Ou quand un grand réalisateur octogénaire mélange les mythes, nouveaux et anciens, ou quand le dernier des classiques hollywoodiens ne cesse de changer de registres, de prendre des risques, de bousculer son cinéma, avec une boulimie propre aux réalisateurs qui se trouvent au crépuscule de leur carrière. 

Auteur :Loïc ArnaudTous nos contenus sur "J. Edgar" Toutes les critiques de "Loïc Arnaud"

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