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Jane Eyre : A enfin trouvé son écrin

Il est de ces romans qui connaissent des adaptations cinématographiques à intervalle régulier. Parmi eux, « Jane Eyre » de Charlotte Brontë n'a jamais été le mieux servit, étant resté  à tort dans l'ombre de son cadet, « Wuthering Heights » d'Emily Brontë. Parmi la quinzaine de films inspirés de cette histoire aux accents gothiques, celui qui venait le plus souvent à l'esprit était celui de Franco Zeffirelli (1996) avec Charlotte Gainsbourg et William Hurt. Il faudra désormais compter avec celui de Cary Fukunaga qui arrive sur nos écrans près d'un an après sa sortie britannique, en même temps qu'un certain Batman face auquel il ne tiendra malheureusement pas la distance.

Le réalisateur de "Sin Nombre" a pour son deuxième long métrage réussi le challenge de saisir parfaitement cette histoire complexe en seulement deux heures (c'est dire si après ça on est en droit d'attendre un miracle pour sa future adaptation de "It" de Stephen King) et on ne lui en voudra pas de trahir la linéarité narrative du roman pour opter pour une narration en flashback (Moira Buffini au scénario adapte la construction du film à l'atmosphère voulu par Fukunaga). Les premières images de Jane ne sont donc pas celle d'une enfant, mais nous montre sa fuite éperdue de Thornfield. Telle la "Tess" de Polanski, Jane avance péniblement sous un ciel de plomb avant de s'écrouler sur la lande.

Il ne faut pas beaucoup plus longtemps pour comprendre que l'esprit du roman est parfaitement traduit par la caméra de Fukunaga qui maîtrise aussi bien ce qui relève de l'enfance et de la maturité de son personnage principal. Il y a bel et bien l'ébauche du fantastique dans le traitement de l'enfance de Jane lorsque son imagination nourrie de contes se mêle à la réalité pour donner vie au monstre qui habite la cheminé de la chambre rouge. L‘aspect malsain du pensionnat Lowood est poussé à son maximum pour coller à la vision qu'en a l'enfant qui partage son séjour entre pénitences et châtiments corporels. Il n'y a pourtant rien de misérabiliste dans cette approche qui surpasse celle qui caractérise un Oliver Twist.

Le casting est assurément l'atout majeur de cette adaptation. Là où William Hurt et Charlotte Gainsbourg adoptaient une composition qui délaissait l'amour passionné pour une trop froide torture spirituelle proche de l'indifférence tant leur persona évoluait dans deux sphères différentes, Mia Wasikowska ("Alice" de Tim Burton, "The Kids are All Right" de Lisa Chodolenko) et Michael Fassbender (la liste est longue, pour une carrière aussi jeune et déjà monumentale) contaminent leurs univers mutuels pour offrir cette complicité fiévreuse qui rend la vision du film aussi chaudement humide que la lecture du roman. Le Rochester de « Jane Eyre » n'est pas le Heathcliff des « Hauts de Hurlevent » duquel on le rapproche trop souvent, sa colère se dirige essentiellement sur lui-même et si la retenue de Fassbender l'empêche de s'exprimer c'est pour mieux susciter le malaise chez le spectateur avec cette constante frustration qui garni de barbelés la frontière entre Rochester et Jane. L'impression d'un fantastique discret achèvera de nimber de mystère le secret de Rochester qui sera finalement révélé avec une sobriété bienvenue.

Le parti pris de la nuance adopté par un Fukunaga qui se refuse définitivement à toucher aux extrêmes rend l'histoire d'autant plus trouble que l'identification aux personnages est rendu totalement possible et même inévitable. On n'évitera pourtant pas la haine que suscite Mrs Reed (Sally Hawkins, toujours parfaite), la tante de Jane qui est en partie à l'origine de son drame ou le cousin John Reed (Craig Roberts, LE visage du futur pour le ciné anglais, déjà vu dans le formidable "Submarine" de Richard Ayoade). Amelia Clarkson est réellement impressionnante dans le rôle difficile de la toute jeune Jane d'autant plus qu'elle semble très à l'aise dans l'amitié trouble qui lie son personnage à la jeune Helen (Freya Parks, une belle promesse du cinéma britannique). Judi Dench (Lady Dench et ses dix BAFTA awards ne déçoit décidément jamais) et Jamie Bell complètent cette distribution sans faille.

La mise en scène de Fukunaga évite tout effet de style emprunté pour capter au mieux chaque émotion, même dans les moments de latences qui parsèment le dialogue entre Jane et Rochester. Ces silences chargés deviennent de véritables instants de poésie pure qui participent à l'ampleur de répliques toujours délicieuses. Bercé par la musique discrète mais inspirée de Dario Marianelli (souvenait vous du thème principal d'Orgueil et Préjugés) et malgré un traitement elliptique (Deux heures obligent) qui n'est là que pour faire parler les puristes, il semblerait que "Jane Eyre" aie enfin trouvé l'écrin cinématographique qui lui faisait défaut.

Auteur :Gabriel Carton
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