7 décembre 2021
Critiques

Jason Bourne : Les limites sont atteintes

Qu'on le veuille ou non, "Jason Bourne" constitue sans doute la franchise la plus importante des années 2000. Véritable accélérateur de particules des changements qui allaient profondément refaçonner le visage du cinéma populaire de la décennie (ainsi que les attentes du public vis-à-vis de celui-ci), la licence est passée du statut d'outsider que personne n'attendait à l'époque du premier film à celui de modèle de fabrication avec le troisième.

Héros exposant ses failles en bandoulière et désormais en proie à des doute existentiels explicites, narration contextualisée à l'aune d'une représentation faussement documentaire du quotidien, préceptes formels érigeant les expérimentations de John McTiernan sur "Die Hard 3" en bible esthétique, notion de fun repoussée vers les marges d'un réalisme élevé en diktat…

Ce qui relevait du suicide commercial quelques années avant, est devenu ainsi la norme, et alors que l'inventaire de tout ce que les temps fort des 2000's doivent à la franchise se fait encore attendre (pas sûr que Liam Neeson aurait connu sa nouvelle carrière si Matt Damon ne s'était pas crédibilisé en machine de guerre avant, ni même que Christopher Nolan ait vendu sa vision de "Batman" à la Warner sans le film de Doug Liman comme précédent…), voilà que l'espion remonte à la surface d'une époque qui n'est déjà plus la sienne.

Alors même que Paul Greengrass semblait, avec "La Vengeance dans la Peau" avoir signé l'épitaphe d'un style poussé dans ses retranchements, comme pour anéantir les espoirs de ceux qui auraient été tenté de prendre sa suite (ce que Tony Gilroy a d'ailleurs appris à ses dépens avec "The Bourne Legacy"). Or, tout le problème de ce "Jason Bourne" émane justement de son incapacité à trancher sur les raisons qui président à son retour, entre volonté de capitaliser sur les figures de style qui l'ont inscrit au Zeitgeist et tentative maladroite de les renouveler à l'aune d'une histoire qu'il ne sait jamais comment raconter. En l'occurrence, la quête de vérité de Jason Bourne sur la mort de son père, argument narratif rebattu qui en vaut bien un autre, mais qui ne vient jamais bouleverser le cadre d'une franchise trop rodée pour avancer autrement qu'en pilotage automatique.

Les attendus (filature dispersant les points de vue, mort d'un personnage clé, poursuite finale) se succèdent ainsi sans que les nouveautés de l'histoire (notamment une Némésis incarnée par un grief personnel vis-à-vis de Bourne) ne donnent l'impression de les reconfigurer. A plus forte raison qu'aussi maître de son style soit-il, Greengrass semble condamné à avancer dans l'ombre de ses précédents accomplissements.

Cette obsession à ménager la chèvre et le chou, à prolonger l'histoire sans toucher aux points de repères du public, à vouloir changer sans rien vouloir changer, témoigne de la prise de risque minimum du projet qui reflète parfaitement les travers du Hollywood contemporain. Jusqu'à mettre en péril ses identifiants, notamment un contexte géopolitique qui n'est là que pour servir de balise de reconnaissance au public.

Quand la force des précédents résidait dans la propension de la quête d'identité de son personnage à absorber les angoisses et conflits de son époque, "Jason Bourne" rend la trajectoire de son personnage totalement antinomique avec les préoccupations affichées, jusqu'à rendre le propos aussi inaudible et flou que le parcours du héros (qui pense à revenir dans le giron de la CIA… Quand le film dénonce les malversations de l'agence en toile de fond !).

Certes, il est largement possible de trouver des motifs de satisfaction dans ce "Jason Bourne". A l'aune de l'été absolument catastrophique que nous traversons, le savoir-faire incontestable de Paul Greengrass, la brutalité de ses confrontations (toujours aussi peu lisibles dans les mano-à-mano malheureusement), les prestations de Vincent Cassel et Alicia Vikander (malgré la consistance précaire de leur rôle) constitueraient presque une sinécure pour le spectateur essoré par la nullité crasse des semaines précédentes.

Reste qu'en échouant à justifier sa raison d'être, le film dévoile à son corps défendant les limites d'une franchise appartenant corps et âme à l'époque révolue qu'elle a grandement contribuée à définir. Jason Bourne n'est pas Ethan Hunt, et si son incarnation psychologique amena un sang-frais bienvenu à l'époque, elle fige également le personnage dans un contexte narratif auquel la nature conceptuelle et archétypale du second lui permet d'échapper.

L'investissement de Matt Damon, impeccable dans un rôle qu'il maîtrise sur le bout des doigts, méritait mieux que ce film qui constate à son corps défendant les limites d'une licence qui aurait dû prendre le risque de se trahir pour se réinventer.

Auteur :Guillaume MéralTous nos contenus sur "Jason Bourne" Toutes les critiques de "Guillaume Méral"

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