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Jeux de dupes : Clooney, le parfait

George Clooney, il doit en énerver plus d'un : hyper-craquant, intelligent, bourré d'humour avec une classe impeccable, c'est aussi un homme engagé comme il faut, qui fait des films sérieux et soutient les démocrates. What else...? Rien, le type parfait, tout simplement. Bon, côté réalisation, on ne peut pas dire qu'il ait pour l'instant complètement fait oublier ses modèles mais on ne désespère pas, d'autant qu'il les choisit bien, ses modèles.

Après sa «Confession d'un homme dangereux » sous influence Soderbergh et son « Good Night, and Good Luck » sous influence Capra et cinéma politique, voilà qu'il se lance dans la comédie glamour sous influence Howard Hawks - Billy Wilder années 30, mais post Woody Allen années 90, auquel le générique jazzy fait irrémédiablement penser. On avait déjà vu, dans ses films avec les frères Coen (« O'Brother » et « Intolérable cruauté »), qu'il pouvait aisément évoquer Clark Gable ou Cary Grant. Ca se confirme : la comédie romantique lui va bien (mais qu'est-ce qui ne lui va pas ?).

L'histoire de « Jeux de dupes » se passe dans le milieu du football américain (qui ressemblerait plutôt à notre rugby) dans les années 20. A cette époque, apparemment, une ligue professionnelle existait déjà, mais elle ne faisait vivre que quelques prolos, des brutes sans technique sponsorisés par des marques de savon, souvent en âge d'émarger chez les vétérans (Clooney joue l'un d'eux, c'est dire) et qui n'attiraient pas les foules. Le prestige du beau jeu et des vedettes, ce sont les équipes universitaires qui en avaient le monopole. Et le roi des vedettes d'alors s'appelle Carter Rutherford, une espèce de Michalak qui serait en plus un héros de guerre (il a capturé un peloton d'allemands à lui tout seul, dans les tranchées de la guerre de 14). Carter est contacté par Dodge Connelly (Clooney, donc), capitaine d'une équipe en pleine déconfiture, pour redorer un peu le blason du circuit professionnel. S'insère entre eux une journaliste sexie et culottée (Renée Zellweger), sur la piste d'un scoop compromettant pour le beau Carter.

Le scénario, donc, emprunte son personnage féminin à « La Dame du vendredi », son side-car à « Allez coucher ailleurs », son ton de « screwball comedy » (la comédie loufoque des années 30) à « l'Impossible M. Bébé » et ses ambiances de bars clandestins à Chicago pendant la Prohibition à « Certains l'aiment chaud » (les p'tits jeunes à qui tout ça ne dit rien n'ont aucune excuse : ça se trouve très facilement en DVD et ce sont des vrais chefs d'oeuvres). Les répliques qui tuent, les bastons burlesques (hommage à Blake Edwards au passage) et les situations de pure comédie s'enchainent, parfois un peu mollement tout de même. Le côté glamour, c'est pour justifier que, bien qu'il passe son temps à se faire castagner, le beau George ne porte jamais aucune marque sur son (beau) visage. Il n'est pas du genre maso, comme Eastwood.

Le film n'est pas inoubliable mais il recèle quelques scènes vraiment réussies et, charme des acteurs aidant, fait passer un très bon moment. Mais pourquoi Clooney a-t-il bien pu s'intéresser à cette histoire, pittoresque certes mais apparemment de faible ambition, au point d'en assurer la réalisation ? Allons, tentons une interprétation audacieuse suggérée par pas mal de détails : le football américain, ça pourrait bien être une métaphore du cinéma. En effet, ce n'est pas seulement sur les terrains de football que les années d'entre-deux guerres ont été marquées par le début du vedettariat, de l'emprise des agents et de l'argent sur l'artisanat sympatoche, par l'arrivée du politiquement correct et des règles contraignantes (le fameux « code Hays »), et par la main-mise des juristes sur le spectacle : c'est aussi ce qui se passait dans les grands studios de la côte Ouest.

Le fond politique de l'histoire, c'est donc en quelque sorte un retour aux sources du mal, à la racine du capitalisme cynique qui domine l'industrie du cinéma contemporaine. Le film reprend aussi à son compte une espèce de version ironique de l'histoire du cheval de Troie : or Clooney, c'est un peu le cheval de Troie du cinéma indépendant à Hollywood. Il est à la fois Dodge et Carter, comme les deux faces d'une même médaille : le tocard et la vedette, celui qui a dû bidouiller un peu dans d'obscures séries télé pour gagner sa croute et celui qui fait venir les foules et craquer les filles. Agent double du système : un coup il sponsorise des films audacieux pas très rentables (« Syriana » ou « Michael Clayton »), un coup il joue la star bankable dans un « Ocean's n » pour renflouer son copain Soderbergh.

D'ailleurs, à y regarder de plus près, le thème de la duplicité et du double jeu était déjà au coeur de ses deux premiers films. Ce qu'il nous dit, en fait, c'est qu'être un honnête homme à Hollywood, c'est un boulot de schizophrène. Un type comme ça, faut l'encourager. Je vous le disais : il est parfait !
Auteur :Isabelle Tellier
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