25 octobre 2020
Critiques

J’irai mourir dans les Carpates : Une leçon de cinéma

Par David Mauqui


Quand j'ai appris qu'Antoine de Maximy proposait un film en salles, "J'irai mourir dans les Carpates", j'ai été intrigué. Spectateur familier de la série qui l'a rendu célèbre, je me demandais qu'est-ce qui pouvait justifier la magie des salles obscures, d'autant plus avec un titre aussi intriguant et n'ayant pas jugé nécessaire de m'informer plus avant sur ce projet. Si tout comme moi vous appréciez son travail, inutile de lire la suite et foncez en salle. Si vous vous tâtez encore, j'espère pouvoir vous en convaincre et tant pis si je vous gâche quelques découvertes au passage, ça vous apprendra à ne pas me faire confiance.


Dès le premier plan de "J'irai mourir dans les Carpates", Antoine de Maximy expose l'hypothèse du projet, lui qui a couvert la guerre civile au Liban, la guerre Irak/Iran et vadrouillé autour du monde, “que ce serait-il passé si un tournage avait vraiment dérapé?” Après sa disparition en voiture dans les Carpates, on retrouve ses affaires incluant tous les rushs qui sont confiés à Agnès, sa monteuse habituelle à qui il s'adresse régulièrement à-travers la caméra. Le spectateur est directement invité à faire un travail d'enquête en sa compagnie dans l'athanor du cinéma, la matrice sacrée de tous les films : la salle de montage.

On traite donc d'un personnage absent, tel Citizen Kane alors qu'on nous donne également les règles du jeu auquel nous allons participer en tant que spectateur à-travers les conseils qu'Agnès donne à un stagiaire hyperactif qu'on lui a collé dans les pattes. Être attentif, scruter l'image pour en déceler le moindre détail, écouter les sons extérieurs, bref : oublier la présence même d'Antoine au premier plan pour s'intéresser à l'arrière, de la même manière qu'on détaillerait une icône bouddhiste. Ainsi, si bien des films français expriment en images ce qu'ils ne peuvent faire par la parole, on revient ici à l'essence même du cinéma où la parole vient compléter ce que l'image ne peut signifier. Les situations vécues sont autant d'hommages aux différents genres : le drame, la comédie, la romance (si je puis dire) et même le fantastique puisqu'on y fait référence à Dracula, personnage légendaire de cette région du monde.

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Antoine de Maximy dans J'irai mourir dans les Carpates

Si pareil au chat de Schrödinger, Antoine de Maximy est donc à la fois présent et absent de l'intrigue, celle-ci est donc menée par Agnès (Alice Pol), unique personnage féminin principal de l'histoire, qui doit se battre continuellement pour faire entendre sa voix qui ne prend d'importance que quand elle est soutenue par un homme. On l'accompagne dans ses espoirs, ses doutes, ses frustrations qui sont loin d'en faire une victime mais bien au contraire une battante. Ce sont également des femmes de l'ombre qui, à chaque fois, apporte un élément important à l'enquête. Elle est uniquement soutenue par un policier improbable (Max Boublil) sur sa Vespa déraillante et qui ne peut communiquer qu'avec des photos sur son portable. À nouveau un rappel à l'importance de l'image, celle qu'on donne, celle qu'on a des autres ou celle qu'on perçoit. Il incarne également le passeur tel Anubis ou Charon qui emporte sur son véhicule d'un monde à l'autre.

Après avoir vu "J'irai mourir dans les Carpates", je me suis amusé à revoir le vrai reportage réalisé en Roumanie en 2005. Je me demandais qu'est-ce qui avait changé, qu'est-ce qu'il avait emprunté au véritable voyage et transposé dans une Roumanie romancée. Et au final pas tant que ça. Nous étions alors 16 ans après la chute du régime de Ceaucescu et en 2020 on peut voir que finalement peu de choses avaient bougé : la même misère, les mêmes paysages splendides avec cependant la volonté de montrer des gens plus joyeux que dans une première approche imprégnée de tristesse permanente. Et puis quand même, la rapide emprise du capitalisme dans un pays qui est resté oublié de l'Europe qu'on va deviner au détour d'un plan.

En résumé, cette première fiction d'un jeune réalisateur est une déclaration d'amour au septième art et à l'humanité dont on ressort à la fois dépaysé, allégé et plus riche d'une expérience cinématographique. Il boucle une aventure de dix-sept ans depuis son premier voyage en solitaire au Mali tout en ouvrant la porte sur une nouvelle dans la fiction qu'il me tarde d'être renouvelée.


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