16 octobre 2021
Critiques

Jupiter : Le destin de l’Univers : Brillant !

Les Wachowski ont toujours fait l'objet d'un malentendu à Hollywood. Fidèles soldats de l'ombre de Joel Silver avant de connaître la consécration mondiale avec le phénomène "Matrix", le duo n'a cessé depuis d'éroder la côte d'amour que le culte engendré par leur second long-métrage. Un déclin qui s'amorce dés le diptyque succédant à l'œuvre séminale de la transmédialité qui allait féconder la pop-culture des années 2000 : sur "Matrix Reloaded", les Wachos font, pour la première fois, l'expérience du rejet  épidermique d'une partie de leur spectateurs, malmenés dans leurs attentes et leurs croyances par un récit n'ayant de cesse de remettre en cause la perception fédératrice qui avait entouré la réception du premier opus. Une césure pas vraiment atténuée par la sortie de "Matrix Revolutions" quelques mois plus tard, et qui ne fera que s'aggraver avec les années, du bide astronomique du sublime "Speed Racer" au semi-échec de "Cloud Atlas", en passant par l'enthousiasme très relatif qui entoura la sortie en salles des productions chapeautées par leurs soins ("V pour Vendetta", "Ninja Assassin"….). Et ce n'est pas "Jupiter : Le destin de l'univers" (distribué par Warner Bros. France) qui risque d'arranger les choses.

Nantis d'une enveloppe très confortable et d'une liberté visiblement quasi-totale de la Warner, qui a sans doute misé pour la dernière fois sur la propension de leurs poulains à enfanter un phénomène de l'ampleur de "Matrix", on aurait pu croire les Wachos prompts à jalonner des terres plus sures, après l'aventure expérimentale de leur précédent projet. Et sur le plan de l'histoire, tout  porte à  le croire : fille d'immigrée enquillant les ménages avec sa famille pour survivre, Jupiter subit sa condition en rêvassant à un avenir meilleur. Jusqu'au jour où, sauvée d'une tentative d'assassinat par un ex soldat hybride mi-loup mi-homme, elle apprend simultanément la création de la race humaine par une forme de vie intelligente, et que ses gênes font d'elles l'héritière d'une des plus puissantes et redoutables dynastie  de l'univers… De quoi accoucher d'un space-opera dans les règles de l'art, et réconcilier les réalisateurs avec les studios et le grand-public, tout deux en instance de divorce de leur œuvre depuis plusieurs années.

Soyons clairs : "Jupiter : Le destin de l'univers" ne trahit en rien ses promesses de space-opera flamboyant et spectaculaire (la barre est vraiment placée très haute, dés le début de l'année), illustrant avec un faste luxuriant un univers immédiatement générateur de fantasmes. Mais, loin de façonner leur mythologie dans le moule d'une narration classique, les Wachos perpétuent ce qui a toujours animé leur cinéma : combattre les automatismes véhiculés par certaines figures archétypales, afin de penser l'universalité de leur propos dans la quête de libre-arbitre de leurs personnages. En l'occurrence, l'imaginaire pléthorique associé au destin de princesse qui semble tendre les bras à Jupiter et destiné à cimenter son parcours, est littéralement mis à sac par les cinéastes, qui en stigmatisent les ressorts dévoyés par la marchandisation de la vie et l'ordre inique qu'ils perpétuent. Comme s'ils extrapolaient leur vision acerbe de la société contemporaine à un niveau cosmogonique, le duo prend ainsi les codes du space-opera de cours. En témoigne cette peinture  d'une aristocratie galactique décadente, qui s'attribue un pouvoir démiurgique sur les formes de vies qu'ils tiennent dans la paume de leur main, et réduit de fait  le destin de Jupiter à un enjeu économique qu'ils déplacent à loisir sur l'échiquier de leur  lutte fratricide, démystifiant ainsi le parcours qui lui est dessiné (voir le simulacre de mariage, en forme de contrat d'intérêt).

A l'instar de leurs précédents films, les Wachos dévoilent l'envers du décor des mythes structurant les sociétés pour révéler la mainmise des puissants sur leurs articulations, ôtant aux personnages le voile de l'illusion qui berçait leur vision du monde. Or, c'est comme à leur habitude en intégrant de façon jusqu'au boutiste les conséquences de leur démarche façon totalement organique à leur narration que les réalisateurs de "Bound" prennent le risque de bousculer les habitudes du public. Jusque dans un rythme mené tambour battant, indexant le spectateur sur le point de vue de Jupiter, littéralement baladée d'un monde à l'autre par les membres d'une famille s'étant attribué l'omniscience de lui façonner sa destinée par intérêt. De fait, là ou la plupart des cinéastes auraient décidé d'aplanir le récit pour exposer doctement leur univers et laisser au spectateur le temps de digérer l'irruption dans son quotidien des réponses aux interrogations existentielles de Monsieur tout le monde, (qui sommes nous ? sommes nous seuls dans l'univers ?...), les Wachos réduisent toutes ces étapes à leur portion congrue (voir le traitement de séquences clés comme « le passage de l'autre côté du miroir », ici expédiée en quelques minutes), pour nous recentrer sur  l'essentiel : le combat des héros pour leur droit à décider de leur propre sort.

Débordant de péripéties et d'informations (comme de coutume avec eux, les rapports de force véhiculés par l'image traduisent la substance émotionnelle de dialogues très dense), "Jupiter : Le destin de l'univers" ne suit pas le parcours d'une héroïne qui trouvant sa place en embrassant sa destinée céleste, mais des personnages qui affirment précisément leur identité dans la rébellion vis-à-vis de la destinée qui leur a été attribuée. Or, c'est justement à l'aube de ce  changement radical de perspective, dont le poids des implications thématiques quasi anthropologiques n'écrasent jamais la limpidité des enjeux narratifs (renverser la hiérarchie sociale en place), que le binôme surdoué parvient une nouvelle fois à atteindre la quintessence émotionnelle des figures de style les plus antédiluviennes du genre abordé. Là réside le secret  des Wachos : détourner la narration traditionnelle de ses référents mythologiques et esthétiques pour édifier un nouveau paradigme embrassant paradoxalement l'universalité de ses archétypes les plus éprouvés.

Rares sont les réalisateurs capables d'actualiser le pouvoir d'émerveillement d'un genre au détour de chemins aussi escarpés. Une profession de foi salutaire et courageuse, mais dont la fragilité quant à la réception appelait un véritable effort promotionnel pour le soutenir, qui aurait mis l'accent  sur sa singularité plutôt que d'essayer de réduire son éclat au plus petit dénominateur commun. En l'état, même si "Jupiter : Le destin de l'univers" risque fort, comme ils l'ont eux-même avoué, de signer la fin des Wachos dans le monde du blockbuster, auquel ils constituent pourtant une belle alternative (on saluera ainsi le traitement réellement dimension physique, parfois violente des scènes d'actions à une époque souvent anesthésiée par les prouesses numériques.), ils viennent de polir un peu plus l'écrin scintillant d'une œuvre s'échinant à remettre les mythes au service de notre quête incessante de libre-arbitre.

Auteur :Guillaume MéralTous nos contenus sur "Jupiter : Le destin de l'Univers" Toutes les critiques de "Guillaume Méral"

ça peut vous interesser

La Quatrième Dimension : Les héros sont endormis

Christophe Dordain

L’Exorciste : Le démon à ma porte

Rédaction

Les amours d’Anaïs : Interview spontanée

Rédaction