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L’Apollonide : Critique

Commençons et hâtons nous de dire à quel point "L'Apollonide" (distribué par Haut et Court), le cinquième long métrage de Bertrand Bonello, est un choc cinématographique ; choc émotionnel, sensoriel et esthétique qui, devant la puissance, la beauté de cette fiction à l'œuvre, balance et se joue de divers contrastes. Ainsi on oscille entre naturalisme et onirisme, éléments prosaïques et vertiges fantasmatiques, intérieur, cette prison dorée qu'est la maison close, et extérieur, cette menace sourde, hors-champ, représentée par la ville.

Les précédents films de Bonello que sont "Le Pornographe", "Tiresia" et "De la guerre" (malheureusement peu de gens, et moi en particulier, ont vu son premier film, "Quelque chose d'organique", pas encore édité en dvd), avaient déjà la marque d'un auteur original, fascinant parfois agaçant mais avec un ton et un style singulier et des thématiques fortes. Ces promesses étaient annonciatrices d'un futur grand film à venir mais il était difficile d'en être sur, en effet bien des réalisateurs prometteurs n'ont jamais confirmés les espoirs placés en eux. Avec "L'Apollonide" (en hommage à la maison de son enfance qui, bien sur, n'était pas un bordel!) c'est la claque assurée et la marque d'un réalisateur qui maîtrise de bout en bout un projet qui se veut et s'affirme ambitieux. Il évite ainsi tous les écueils et les lourdeurs propres à ce genre de film dit d'époque, en costumes, ici pas de moralisme de sentimentalisme ou de psychologisme, tout est dans les sens, l'attention portée aux regards, aux gestes, c'est fascinant, troublant, enivrant, passionnant, c'est un grand film de et sur le cinéma. 

Bertrand Bonello a effectué un long travail de recherches, de documentations pour "L'Apollonide", tant sur les lieux, les décors, les costumes que sur l'organisation, le fonctionnement, les habitudes, le rythme de vie de ces prostitués d'une autre époque. Il réussi un subtil équilibre entre tout ce qu'on pourrait situer du côté du documentaire, avec une bonne dose de prosaïsme et tout ce qu'engendre les lieux, ces femmes en terme de fantasmes propre à nourrir la fiction. Qu'il s'agisse de montrer leur vie, leur quotidien ou d'exprimer leurs affects, leurs sentiments, leurs états d'âmes tout est fascinant et passionnant. Les détails sur leur conditions alimentent le film, la partie centrale de "L'Apollonide" fonctionne comme une chronique, à l'image de la visite que fait Samira (Hafsia Herzi) à la nouvelle, Pauline (Iliana Zabeth une des formidables révélations de ce film), en lui expliquant les règles et le fonctionnement de la maison, l'hygiène à adopter pour se préserver des maladies, ou bien encore la terrible scène de la visite médicale, véritable torture psychologique et physique.

Par ailleurs "L'Apollonide" est parcouru par son atmosphère onirique et fantasmatique au diapason du rêve de Madeleine (l'autre merveilleuse révélation qu'est Alice Barnole), dite « la juive » (non pas qu'elle le soit mais c'était un des surnoms habituels donnée dans les maisons closes de l'époque), qui rythme la fiction.C'est elle d'ailleurs qui nous fait entrer dans la fiction à plein pot par le biais du récit de son rêve, prémonitoire, elle qui deviendra tragiquement et violemment « la femme qui rit » (en référence au livre de Victor Hugo : « L'Homme qui rit »). Nous ne savons plus vraiment ce qui est rêvé ou vécu, on glisse d'un moment à un autre sans bien discerner les deux, Bonello nous plonge dans l'espace mental de son film-cerveau, entre sophistication d'esthète et réalité recomposée. Les anachronismes musicaux (la soul à l'unisson de l'état d'esprit et de la condition des filles), des gestes de mise en scène comme l'utilisation répétitive du split-screen, la narration par blocs, éclatée (le film fonctionne en miroir), la diction contemporaine de ces femmes, l'incroyable scène des larmes de sperme, tout cela participe de la fiction donc.

Plus "L'Apollonide" avance plus les limites, les frontières se brouillent, afin que la cruelle réalité de la condition de ces prostituées cohabite avec les fantasmes qu'elles engendrent. Le spleen, la fatigue, la décadence fait son œuvre au fil des minutes, des séquences, dans une ambiance opiacée qui permet de s'abandonner. Le dernier plan du film, d'un fulgurant bond en avant, belle et culottée idée de cinéma, en écho à la phrase de Clotilde (l'actrice qui monte, Céline Sallette, bientôt dans le nouveau Garrel "Un été brûlant") : « Je suis fatiguée, je pourrais dormir mille ans », est comme le symbole de cette dichotomie de ton, de style ; alliage de la puissance documentaire, des effets de réel, et d'un grande geste de cinéma.

La sensation d'être hors du temps est très présente dans "L'Apollonide", il n'y pas vraiment de notion de jour ou de nuit, le temps est comme suspendu, en apesanteur, elles vivent dans un cocon, une prison dorée plutôt. Tout est réglé, structuré à l'image de la répartition des lieux de la maison : au rez-de-chaussée les clients sont accueillis par la patronne, la mère maquerelle Marie-France (Noémie Lvovsky la reine des seconds rôles du cinéma français !) ; au premier étage le salons de rencontres entre les filles et les clients, leu de jeux, de discussion, là ou l'on se prélasse, séduit ; au troisième les chambres clinquantes, le lieu des jeux sexuels et fantasmes assouvis, lieu d'observations, de regards par le biais des vitres sans teint ; enfin au quatrième l'endroit ou vivent des filles, espace vétuste, sans confort, elles partagent leurs lits, font leurs toilettes. On leur dit bien de ne pas sortir en dehors de la maison, que la ville, totalement hors-champ du film, est une menace, que c'est dangereux, qu'elles pourraient être arrêtées pour racolage alors qu'elles rêvent toutes de dehors, de liberté.

Le récit est intériorisé, elles sont prisonnières du désir d'hommes qui ont pur eux une meilleure origine et condition sociale. Leur seule échappatoire ? Qu'un client, qu'il soit un grand bourgeois ou un riche industriel, tombe amoureux de l'une d'entre elle, qu'il l'affranchisse en rachetant sa dette, doux espoir, très rarement réalisé. Le seul moment d'évasion du film sera la traditionnelle sortie mensuelle dans la nature, magnifique scène de « partie de campagne », aux accents « renoirien », instant magique ou les filles prennent le soleil, se baignent, s'amusent, loin de la maison, close.  « Je disais aux comédiennes : vous êtes des actrices qui allez sur une scène de théâtre » … « la maison close et la salle de cinéma ne font qu'un, l'extérieur n'existe plus » déclare Bertrand Bonello dans le dossier de presse de "L'Apollonide". Ses propos rejoignent cette idée d'un lieu clos, coupé du monde et du temps réel et mettent en exergue la mise en scène permanente à l'œuvre dans le film, tant dans le dispositif que dans la fonction propre de ces filles que de jouer un rôle face aux clients, citons la scène ou Léa (la toujours troublante Adèle Haenel qu'il est plaisant de revoir, souvenez-vous de "La Naissance des Pieuvres") fait la poupée, l'automate pour un client. C'est la maquerelle qui est le metteur en scène de la maison, qui fabrique le décor, elle fait passer un casting à la jeune Pauline.

Le casting est double dans "L'Apollonide". Il opère en dehors comme en dedans de la fiction. Il y a les six « actrices » principales et les six autres, plus figuratives, dans l'idée d'un film sur le groupe, collectif et non pas choral car il ne s'attarde pas sur tous les personnages. Ainsi ces douze femmes sont en représentation sous les ordres de la treizième, Marie-France qui comme un réalisateur cherche un financement afin de poursuivre l'œuvre ! Les clients sont comme les spectateurs, ils regardent surtout, les scènes de rapports sexuels étant quasiment out le temps hors-champ. D'ailleurs il est intéressant de noter que les principaux clients comme la patronne sont joués par des cinéastes : Noémie Lvovsky donc, Xavier Beauvois, Jacques Nolot, Pierre Léon, voix off de Pascale Ferran…

Tout se brouille, se confond sans que l'on perde le fil du récit ou que l'on sorte de la fiction car la mise en scène, le montage est limpide, hypnotique. Les cinéphiles auront des points de repères ou verront du Hou Hsiao-hsien et ses "Fleurs de Shanghai", le grand Mizoguchi et sa "Rue de la honte" pour le sujet, plus difficilement Tarantino et son "Boulevard de la mort", dans l'esprit d'un film « girl-power », dans sa façon de montrer un groupe de femme, fortes dans un élan de féminisme à la sauce masculine. Bonello, bien au contraire, ne s'opposent pas à ses références, et d'autres noms peuvent effleurer l'esprit : Renoir déjà cité, Lynch, Buñuel, Garrel…

"L'Apollonide" est le film d'un grand cinéaste et cinéphile, d'un artiste libre et passionné, qui ici s'affirme, convainc, enchante et fascine. C'est le film français qui, cette année, est sans doute le plus culotté et maîtrisé, tant narrativement qu'esthétiquement, on en ressort envoûté, circonspects pour certains, mais c'est le genre de film qui ne vous lâche plus, vous hante, des heures, des jours et des nuits. La seule chose dont on a envie c'est de le revoir pour jouir à nouveaux de tant de moments de grâce filmique. Merci à ces treize formidables actrices, merci à tous ces cinéastes de nous offrir cette déclaration d'amour au cinéma et aux femmes.

Auteur :Loïc Arnaud
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