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L’Echange de Clint Eastwood : Immense !

La réussite du film "L'Echange", immense dans tous les registres de cinéma qu'il exploite, ne tient qu'à une seule chose : l'expérience de Clint Eastwood. Il faut arriver à cet âge là, il faut avoir osé tous les films et histoires poignantes et réalistes qu'il a mis en scène, pour parvenir à une telle apothéose que "L'Echange" ! Et dire que Clint Eastwood était bien le seul à pouvoir briller dans toutes les ficelles qu'il y exploite, c'est peu dire. Quand on sait que ce grand gaillard là, à l'oeil perçant et aux histoires gênantes pour le microcosme hollywoodien, est obligé depuis longtemps de travailler quasiment seul, afin d'être délesté des impératifs des producteurs, et qu'il est devenu le plus puissant réalisateur indépendant de la planète, cela fait mal. Car, après lui, qui fera ce qu'il fait, d'autant plus avec une régularité annuelle et une filmographie dense ?

Place à "L'Echange". Cet enfant qui n'est plus le sien. Son Walter à elle qu'elle déclare enlevé, et que les services de police de Los Angeles affirment avoir retrouvé, n'est pas ce gosse qu'on lui remet sur les quais de la gare devant la presse et leurs flashs intempestifs. « Vous êtes sous le choc Madame Collins ! Reprenez-vous. Vous faites du mal à votre enfant en parlant tel que vous le faites. Vous verrez après quelque temps cela ira mieux, vous vous serez reposée... », lui sort le capitaine de police tout en jetant un oeil vissé sur le cordon de police qui retient tant qu'il peut les journalistes. Sa brigade à lui et l'ensemble de la police de Los Angeles n'est pas à son premier gosse déclaré enlevé. Mais elle certifie à Madame Collins (Angelina Jolie) que pour elle c'est réglé, son fils a été retrouvé et bien retrouvé.

En attendant d'autres disparitions similaires d'enfants ont alerté les citoyens via la presse. Plusieurs enfants sont encore en dehors de leur domicile. Et leurs parents à eux n'ont pas la chance d'avoir reçu le concours positif de la police, qui ne leur ont toujours pas retrouvé leur progéniture. Alors Madame Collins ferait-elle mieux, sous le crépitement des flashs des journalistes du tout Los Angeles, d'accepter cet enfant tel qu'il est, de se taire pour ne blesser aucun autre parent esseulé, et de se reposer et reprendre ses esprits ?

Clint Eastwood mélange les genres avec "L'Echange". Ainsi retrouve-t-on une certaine force empruntée à "Vol au-dessus d'un nid de coucou", le phénoménal film sur l'univers « carcéral » des hôpitaux psychiatriques américains des années 70. On retrouve un nappé de film à suspense, du paranormal dans les premiers instants du film. Il y a ce fil rouge purement historique sur les années 20 et 30 de l'ouest américain où police, autorités locales, contrebandiers et médias font bon ménage. Il y a ce titre une atmosphère aussi prenante que dans l'excellent polar "L.A. Confidential", bien que l'époque ne soit bien entendue pas la même, le cadre non plus.

Clint Eastwood mélange les genres comme un cinéaste seulement peut y parvenir, c'est-à-dire sans déplaire au spectateur venu voir un genre qu'il aime. L'humanité et l'amour confrontés aux difficultés existentielles typiques de Sur la route de Madison se retrouve tous deux réunis en une seule et même personne : Mme Collins, seule mais forte, par amour pour ce que la vie lui a pris. L'innocence perdue de l'enfance, phénoménale dans son "Mystic River" se retrouve ici avec cette histoire à retardement de plusieurs gosses livrés à eux mêmes, ayant peur de parler et même de penser. Il y a du Sergio Leone, le grand cinéaste de la rédemption, du péché et de l'honneur en milieu inhumain, dès lors que Clint Eastwood recommence là où il avait fini son "Million Dollar Baby".

Le dénouement de "L'Echange" est encore plus glorieux, shakespearien au possible, et donc tragique antique, mêlant le sort de plusieurs personnes à une seule décision, un verdict, suivi d'une métaphore imagée sur le recueil, l'absolution des péchés, le repentance, et la peine de mort ultime. Est-ce suffisant pour laver l'affront d'une blessure morale et assassine, infligée à une innocente qui bien que très prise par son travail et délaissant quelque peu son petit, ne méritait pas pour autant un pareil coup du sort ? Clint Eastwood ne pose pas les bonnes questions. Il suggère les bonnes questions aux spectateurs, en un mélodrame multigenres poignant d'humanité, de violences liées au parcours de chacun et non réduit à la seule et unique faute commise.

Eastwood brosse le portrait d'une police qui dans cette Cité des Anges des années 20, confond le devoir et le privilège. On se bat pour sauvegarder un privilège, et on est prêt à employer les moyens les plus crasseux et corrompus pour cela. Mais on ne se bat pas pour remplir son devoir, non. On se bat toujours lorsqu'on remplit justement son devoir, et qu'on cherche à le remplir dans la limite éthique de ses moyens disponibles. La police de cette époque, aussi pourrie que les contrebandiers qu'elles fréquentaient, passera sous la caméra de Eastwood d'une nébuleuse criminelle à une organisation transparente se rapprochant du secteur de l'investigation plutôt que celui de la réparation à posteriori.

Clint Eastwood enfin, réussit à travers cette histoire peu banale puisqu'elle a provoqué le lessivage total des autorités policières et municipales de Los Angeles au début des années 30, à apposer une fois de plus sa méthode réaliste sur un fond attrayant. Ses limites n'existent pas. Il ressasse et éclabousse rétrospectivement les différentes méthodes utilisées à l'époque pour protéger les assermentés, et faire taire les coupables mais aussi malheureusement les faux coupables, les dérangeants, les contestataires de l'Autorité, les faux malades mentaux (Code 12)...

Sont ressassés et retirés de nos critères de compréhension actuels la censure médiatique et la désinformation stratégique, la manipulation par les corps experts de la vérité même la plus scientifique et logique (Médecins et agents de l'hôpital psychiatrique), la marginalisation forcée en milieu opaque, confiné et secret (le secret médical et les traitements obligatoires du centre d'internement de Los Angeles), le paradis que représente seul au milieu de ces décombres de civilisation l'Eglise, la dérive de la justice bien qu'elle doive sur ce coup là se reprendre, la pertinence de la volonté de repentance dès lors qu'on est déclaré fou allié, la possibilité d'absolution des péchés dès lors qu'on ignore le mal que l'on a infligé, le besoin réel ou supposé de la peine de mort pour faire table rase du passé et d'un morale jusqu'ici malveillante.

Guérir le mal par le mal. C'est un peu le leitmotiv des messages d'Eastwood qui n'offre comme débouché aux maigres éclaircies de la morale malveillante un coup de bâton retentissant. Un combat sans fin, aussi beau que la femme qui le mène par amour. Aussi recevable que ces quelques renforts, maigres au possible, qui se joindront à sa souffrance et son âpre désir de savoir et connaître la vérité. Les hommes de l'ombre contre les autorités publiques. Le monde à l'envers quoi, à en perdre la tête, à en perdre la connaissance même de son opinion. Reste l'humain et l'amour comme rengaines de combat ultime, apocalyptique, après lequel les têtes tombent toujours. Sergio Leone a beaucoup appris à Clint Eastwood, tout comme ce dernier à beaucoup à apprendre aux metteurs en scène, scénaristes et producteurs d'aujourd'hui.

Du cinéma comme celui-ci, ne débarque en salle qu'une fois par décennie. C'est l'oeuvre d'un grand parmi les tout grands. L'oeuvre de toute une vie, à rendre jaloux le moindre metteur en scène dès lors qu'on se rend compte la vitesse, la précision avec lesquelles le metteur en scène revisite la pertinence des moyens de punir qui que ce soit pour ses fautes. Et il remet aux goûts du jour une véritable échelle des péchés, en égalant les phénomènes cinématographiques par genre, tels que Vol au-dessus d'un nid de coucou.

Clint Eastwood a souvent été analysé comme le plus européen des cinéastes américains. Quand on sait les fonds scénaristiques qu'il met en scène en profondeur, avec son souci du détail, c'est tout à fait vrai. Mais là où le bâts blesse, c'est qu'il doit agir seul, avec ses moyens de productions à lui, sans arrêts. Il dit ce que les producteurs des Etats-Unis veulent étouffer. Il filme comme si c'était son dernier film et qu'il avait des choses à suggérer pendant qu'il est encore temps. Dans cette course contre la montre, le premier réalisateur indépendant des producteurs US, a assis une filmographie des plus complètes, plurielles, avec toujours en fil rouge l'instinct du réalisme à toute épreuve.

Après avoir suggéré dans sa filmographie une sagesse constante pour toutes les mécaniques corrompant l'humain et l'Esprit humain bienveillant par nature, il ne reste plus à Clint Eastwood qu'à faire comprendre aux producteurs du monde entier qu'entre un artiste et un monnayeur il y a un pas à ne pas franchir. Souhaitons que dans un demi siècle les producteurs de cinéma aient compris que l'on peut tout dire et tout montrer dès lors que la fin justifie les moyens. Souhaitons que les producteurs se rangent derrière l'idée que se fait Eastwood du cinéma : un art, le 7ème, et non une industrie mercantile !

Auteur :Frédéric Coulon
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