7 décembre 2021
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L’Emploi du temps : Les sanguinaires

Il y a deux ans "Ressources humaines" avait désigné Laurent Cantet comme un réalisateur à surveiller. En apprenant qu'il travaillait sur un nouveau long-métrage,  "L'emploi du temps", inspiré de l'affaire Romand, on ne pouvait qu'être plus impatient encore. Une attente récompensée et une impatience justifiée tant "L'emploi du temps", impressionnante réussite cinématographique de plus de deux heures laisse au spectateur l'étrange sensation d'avoir assisté à quelque chose de rare et précieux : l'émergence d'un grand film.

Assisté de Robin Campillo, monteur de ses précédents films et qui cosigne le scénario avec lui, Laurent Cantet raconte l'histoire de Vincent, qui vient de perdre son travail. Muriel, sa femme, n'est pas au courant, pas plus que ses enfants ou ses parents. Vincent fait "comme si", il s'absente des journées entières pour ne rentrer, exténué, que tard le soir. En réalité il ne fait rien d'autre que de rouler, d'aires d'autoroute en parking d'hôtels, faisant parfois la course avec les michelines de la SNCF ou poussant la chansonnette dans sa voiture. Rien de plus. Et puis, le temps passe et Vincent s'enferre dans son mensonge, prétend avoir un nouveau travail à Genève, à l'ONU. Pour assurer son train de vie, il escroque ses amis. La spirale grandit et Vincent s'enfonce…

Les tons froids du film, l'ambiance lourde et la musique glaçante de Jocelyn Pook donnent à l'ensemble un goût de thriller. Le mensonge de Vincent, qu'on sent d'abord heureux, trompe tout le monde. Parce que lui-même y croit. Parce qu'il est écrasé par l'image que lui renvoie ses amis, parce que le travail est une valeur trop importante aux yeux du monde pour qu'il accepte si facilement d'en être privé et de perdre toute dignité et aussi parce que c'est un peu une aventure pour lui. Du moins au début.

Cantet joue formidablement avec cette sensation, ce besoin qu'à Vincent de se sentir exister par le travail. Il va même jusqu'à le faire lire et répéter les fiches qu'il dérobe pour paraître plus crédible. Le cinéaste reprend les thèmes qui lui sont chers : comme dans "Ressources humaines", la famille se mêle au travail. Un père et un fils qui paraissent plus solides, une femme qui se doute (et finit par comprendre dans une scène formidablement écrite, incroyable de maîtrise et de talent) voilà l'univers que veut préserver Vincent. Il y a aussi Jean-Michel, étrange père de substitution qui incarne une possible rédemption. Mais là où excelle Laurent Cantet, c'est lorsqu'il filme les trous, les vides, les manques des journées de Vincent.

Succession de scènes presque silencieuses ou il ne fait qu'errer et dormir, cherchant désespérément à meubler son temps. Et l'angoisse monte, les doutes des uns, la plongée toujours plus profonde de Vincent dans le mensonge inquiète. Parce que ce n'est plus un jeu, Vincent a de plus en plus de difficultés à tenir. C'est Aurélien Recoing qui prête magnifiquement son apparence à Vincent, capable d'être solide comme un chêne un instant, et fragile comme un enfant celui d'après. Sa prestation contribue pour beaucoup au jeu de la vérité et du mensonge qui habite le film. Tout comme Karin Viard, très bien en femme inquiète, navigant sans cesse des eaux du doute à celles de la confiance. C'est sa voix qui sauvera Vincent, dans une belle scène où la tension est à son comble.

Le réalisateur rend vivantes les sensations et les émotions des personnages, c'est ce qui fait la force de son film. Cela et l'acuité de son regard, derrière chacun de ses personnages, un regard sur la famille et surtout sur l'emploi et la place qu'il peut prendre dans la vie d'un homme. L'amer constat final est sans appel, terrible aveu d'échec que tout le monde persiste à considérer comme un sauvetage.

"L'emploi du temps" est un film comme on en voit hélas peu. Un film plein de sens en même temps qu'un fabuleux objet cinématographique.
    
Auteur :Guillaume Branquart
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