12 juillet 2020
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L’Heure d’Eté : Un film sur l’héritage

Je remercie beaucoup Olivier Assayas pour son dernier film. D'une part, parce que c'est un de ses moins ratés. D'autre part, et surtout, parce qu'il m'a permis de comprendre ce qui, pourtant, m'empêche d'être convaincue par aucun de ses films. 

"L'heure d'été" est un film sur l'héritage. En son centre : une famille. Dans la séquence d'ouverture, la mère (formidable Edith Scob) fête ses 75 ans dans sa grande résidence campagnarde. Ses trois enfants (Charles Berling, Juliette Binoche et Jeremie Rénier) sont là, avec ses deux belles-filles et les petits-enfants qui courent partout. La conversation tourne autour du patrimoine artistique que possède la vieille dame : elle a été la nièce de Paul Berthier, un peintre célèbre (imaginaire), elle est la dépositaire de son oeuvre. Elle possède aussi du mobilier précieux (un bureau, une armoire...), quelques tableaux et des objets de valeur (des vases, de la vaisselle, etc.), datant du début du XXème siècle. Les grands enfants, eux, n'ont pas l'air de se voir souvent : deux d'entre eux vivent à l'étranger. Ils appartiennent tous à une certaine élite industrielle ou culturelle : économiste distingué, responsable d'usine, designer international.

Bien sûr (il suffit d'avoir vu la bande-annonce pour le savoir), la vieille dame meurt peu après et la question de la transmission de son si précieux patrimoine à sa descendance se pose rapidement. Les trois héritiers, en effet, n'ont pas la même perception de ce qu'il convient de faire : tout garder, tout vendre... Ceux qui vivent à l'étranger n'ont que faire d'une vieille maison bourgeoise à entretenir.

Il y a, dans ce film, des choses très réussies : surtout la peinture des relations entre frères et soeurs, où la complicité se mesure autant par les silences et les non-dits que par les fou-rire imprévisibles. On le doit pour beaucoup au naturalisme des dialogues et aux acteurs, tous excellents, et sûrement aussi à la mise en scène fondée sur une caméra toujours en mouvement, traquant tous les recoins des conversations.

Le problème, à mon sens, c'est que les questions que se posent ces grands bourgeois risquent de peu intéresser ceux qui n'auront que des meubles Ikea à transmettre à leurs enfants. Ces personnages, comme la plupart de ceux qu'Olivier Assayas a mis en scène dans ses précédents films, ont quelque chose d'horripilant que, jusqu'à maintenant, je n'arrivais pas à cerner. Maintenant, je crois que je sais : ce sont tous des fils à papa (et à maman). Ce sont des héritiers, certes, mais surtout au sens que le sociologue Pierre Bourdieux (celui qui est mort il n'y a pas si longtemps) donnait à ce terme, c'est-à-dire des individus qui ont reçu les clés du monde à leur naissance. La culture, les codes qui permettent de trouver sa place dans la société, disait en substance Bourdieux, ça se transmet par infusion familiale. C'est même pour ça que les enfants d'ouvriers ont tant de mal à intégrer les grandes écoles.

A la fin de "L'heure d'été", Assayas met en scène la 3ème génération, celle des enfants des enfants de la vieille dame. Certes, ils ne sont pas très sensibles à la valeur artistique du patrimoine de leur grand-mère (ah, cette jeunesse, tout se perd...), certes, ils sont un peu rebelles et rock 'n roll, mais ce dont on est persuadé en les voyant, c'est qu'ils n'auront jamais besoin de travailler en usine. Au générique, on voit même que certains des jeunes acteurs qui les incarnent portent des noms célèbres (il y a parmi eux le fils de Charles Berling et la fille de Caroline Champetier, une ex-chef-op d'Assayas). Bref, ils font déjà partie de la « grande famille du cinéma français »... Et Assayas lui-même est descendant en ligne directe de la grande famille des Cahiers du Cinéma.

Bref, le seul vrai héritage qui compte est comme le point aveugle du récit. Bien peu de films ont réussi à en parler d'ailleurs. Je ne vois guère que "Le Pressentiment" de et avec Jean-Pierre Darroussin, dont le personnage principal disait : « Il a fallu que j'atteigne 40 ans pour que je me rende compte de tous les privilèges dont j'avais bénéficiés ». Le seul personnage attachant de "L'heure d'été", le seul qui incite à penser qu'Assayas a senti le piège, c'est celui de la servante, la seule vraie sacrifiée de l'histoire. Elle a consacré sa vie à entretenir la grande demeure de la famille, et à s'occuper de la maîtresse de maison, et elle est envoyée finir sa retraire dans un HLM anonyme. Mais l'actrice qui l'incarne n'est pas une vedette, nous n'en saurons donc pas plus. Dommage...
Auteur :Isabelle Tellier
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