18 septembre 2019
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L’Un reste, l’autre part : La ménopause au masculin

Le couple et ses déboires, on connaît la chanson. Le cœur des hommes, c'est très dans l'air du temps. Alors autant dire que ce n'est pas du sang neuf qui coule dans les veines de « l'un reste, l'autre part », la nouvelle comédie douce-amère de Claude Berri, qui se veut une réflexion sur la vie conjugale telle qu'elle est vécue par 2 hommes en proie à la crise existentielle de la cinquantaine. Apparemment, le réalisateur, grand nom du paysage cinématographique français, ne s'en soucie guère, comme s'il avait tout misé sur son empathie pour ses personnages et sur la générosité de ses acteurs (tout droit sortis d'un casting de pur-sang !) pour transcender l'intrigue conventionnelle et nous livrer une réflexion vivante.

Pour illustrer son propos, Claude Berri suit l'évolution de 2 hommes, Daniel et Alain, amis de longue date, tous deux quinquagénaires, tous deux mariés depuis plus d'une quinzaine d'années, tous deux enracinés dans une existence essorée par l'habitude et rythmée par le ronron monocorde de la routine, qui vont l'un et l'autre prendre conscience des terribles contingences de la vie de couple ( érosion des sentiments par le temps qui passe, conjoint faisant partie des meubles qu'on finit par ne plus voir, séduction en état végétatif avancé...) en rencontrant, à cette période charnière de leur vie, une autre femme, qui revêt les traits d'un nouvel amour, d'un sursaut dans une existence qui ne leur offre plus aucune surprise.

Si l'un et l'autre doivent faire face au même cruel dilemme : garder le confort d'une vie rassurante aux codes établis ou sauter sans filet dans l'inconnu pour une nouvelle vie ouverte au vertige de l'amour, ils n'ont pas la même façon de gérer la situation. Leur choix dépendra de leurs attentes profondes, une fois revenus de ce qui est un moment d'égarement et/ou une chance à saisir au vol d'être à nouveau heureux.

Au beau milieu de ce charivari de l'existence, la galerie de personnages brossée par Claude Berri est d'autant plus savoureuse que les acteurs qui les incarnent sont confondants d'humanité dans cette valse-hésitation des sentiments.

Il y a Daniel (joué par un Daniel Auteuil toujours aussi impressionnant d'évidence à jouer l'émotion et le nerf) qui s'avoue son bonheur hors du foyer conjugal mais qui a du mal à trancher le fil de sa vie de famille à cause d'une culpabilité tenace, et Alain (formidable Pierre Arditi capable de tourner le tragique en dérision), qui ne veut pas choisir entre son épouse et son amante et qui à force de vouloir les 2 sans faire d'histoire, va tomber dans une pseudo-dépression (comme si c'était lui le plus à plaindre dans l'affaire).

A leurs côtés, on trouve Nathalie Baye et Laure Duthilleul, toutes deux touchantes dans le rôle des épouses délaissées mais d'une intégrité totale quant à leur amour pour leur mari. Et cela donne lieu à quelques scènes réjouissantes, notamment quand Nathalie Baye essaye de tromper son mari pour le rendre jaloux, sur conseil de sa sœur qui joue les love life coachs tout au long du film avec une foi aussi tenace qu'irrésistible. Charlotte Gainsbourg incarne la maîtresse de Daniel, à laquelle elle confère ce mélange juste de lucidité, d'instantanéité et de spontanéité dans sa façon de goûter la quintessence de l'existence et des rencontres. Aïssa Mïga, qui joue la maîtresse d'Alain est impeccable de naturel dans le rôle de la femme écorchée vive de ne pas avoir d'existence sentimentale légitime.

Mais malgré cette belle énergie déployée, l'ensemble tourne un peu à vide, souffrant d'une mise en scène qui, au lieu de laisser affleurer l'impalpable propre aux sentiments, est trop démonstrative : tout y est trop posé, trop comblé, trop lisible au premier degré, ce qui rend les perspectives trop carrées, trop figées. Le montage, à force de mettre en parallèle les deux histoires triangulaires sans jamais vraiment les croiser, affadit la notion de choix de vie qui faisait la force du postulat de départ : « l'un reste, l'autre part ».

Même dans le ton, Claude Berri se montre trop frileux : on aurait aimé suffisamment d'impertinence de sa part pour oser relever cette chronique de l'existence mi-légère mi-grave d'une ironie amère des plus coupantes qui aurait donné un peu plus de relief à un sujet déjà maintes et maintes fois débattu.

Les mystères et non-dits des sentiments étant sitôt esquissés, sitôt comblés, le trouble et le vertige de la passion étant amoindris par la façon tranchée de montrer ce qui est en suspens au lieu de rester dans la suggestion, « l'un reste, l'autre part », pourtant truffé de ces mauvais sentiments qui nous font honte, pourtant plein de bons sentiments qui nous ressemblent, reste loin de nous et ne nous parcourt pas comme un frisson qui nous serait familier.
Auteur :Nathalie Debavelaere
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