16 juillet 2019
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La 25ème heure : Chef d’oeuvre absolu !

On est tous, très souvent, sortis d'une salle de cinéma sous le coup de l'émotion, encore tout émoustillés par une belle scène. Mais cette émotion dure-t-elle ? Très rarement, il faut l'avouer. La plupart du temps on prend vite conscience du caractère éphémère de cette émotion, on comprend que l'on s'est fait piéger par un effet de mise en scène, appuyé sans doute par une musique efficace. Mais la magie finit toujours par s'estomper... On s'habitue tellement à ce processus qu'on est pas préparé, qu'on est désarmé devant l'impact émotionnel inouï d'un film comme "La 25ème Heure".

Je m'excuse d'ores et déjà, fidèle lecteur, car ma critique sera tout sauf objective. Je n'étais pas prévenu avant d'entrer dans la salle de projection que j'allais voir le film que j'attendais sans le savoir depuis 26 ans. Une courte vie de cinéphile, pourtant déjà jalonnée de nombreux films, et aucun n'avait encore eu autant de résonance en moi que le dernier opus de Spike Lee.

On a tous des attentes au cinéma, et, quelles qu'elles soient, elles ne sont jamais toutes satisfaites par un seul et même film. C'est pourtant ce qui m'est arrivé devant la 25 ème Heure... Et, déjà, j'enrage que l'usage ait galvaudé les mots "chef-d'oeuvre" et "génial" car ce sont ces mots dans leur sens le plus noble que j'appliquerais sans hésiter à ce film. Quand la virtuosité d'un réalisateur enchante, on peut ne pas adhérer à certains des thèmes qu'il développe, ou inversement...

Mais ici, la mise en scène très "new-yorkaise" alternant les moments de plénitude et de nervosité, le scénario, la justesse des personnages, la tristesse et la pureté des sentiments qui nimbent l'atmosphère du film, les thèmes abordés, tout répondait sans cesse à mes attentes.

Je ne dis pas que ce film sera LE chef d'oeuvre absolu de tout cinéphile, nous avons chacun nos propres attentes, mais je souhaite à tout passionné de vivre ce moment incroyable où le cinéma vous offre tout ce que vous attendiez, conscient que ces moments sont trop rares. Peut-être ce film aura-t-il sur vous l'impact insoupçonné qu'il a eu sur moi, je vous le souhaite vivement... Il n'y a qu'un moyen de le savoir, précipitez-vous en salles.

Mais maintenant que j'ai laissé libre cours à mon enthousiasme, ignorant ainsi sans vergogne la retenue que requiert une critique respectable, il faut bien que j'évoque plus précisément quelques-uns des nombreux aspects qui font de ce film un incontournable. Le 11 septembre 2001, évoqué tout au long du film, a révélé deux choses dans la société américaine : un nationalisme quelque peu nauséabond, certes, mais aussi un retour aux choses simples, aux sentiments vrais.

C'est cela, en surface, que raconte "La 25ème Heure". On sait, souvenez-vous de "Summer Of Sam", que Spike Lee n'a pas son pareil pour mettre en parallèle l'actualité et la trajectoire de ses personnages. Ici, Ground Zero témoigne d'un monde dont on est bien obligé de faire le deuil, de certitudes qui s'effondrent... C'est ce qui arrive au personnage attachant joué par l'excellent Edward Norton. Dealer de drogue, acoquiné à la mafia russe, Monty va voir son petit monde s'effondrer, et, le dos au mur, va redécouvrir l'importance de l'amour et de l'amitié.

Le film, loin de dégouliner bêtement de bons sentiments, ne donne pas non plus dans la distanciation auteuriste qui prive bien des films de tout impact émotionnel. Quand son monde s'écroule, Monty est d'abord pris de haine pour tout ce qui l'entoure encore pour 24 heures, pour tout ce qui va lui survivre. Mais il y a un décalage entre ses paroles, et celles des autres protagonistes, prononcées parfois sous le coup de la colère, et les liens puissants et purs qui unissent les personnages, dont la caméra de Spike Lee parvient à saisir toute la subtilité.

La subtilité, la finesse, c'est bien ce qui caractérise le traitement des émotions dans ce film. Et l'on a parfois la gorge serrée, submergé que l'on est par la justesse et la force de nombreuses scènes. Mais cette fois-ci, l'émotion dure bien après la projection, car elle est vraie, elle transcende le simulacre cinématographique.

Spike Lee signe un chef d'oeuvre rythmé, mais qui, c'est assez rare dans le cinéma américain pour le signaler, sait aussi prendre son temps. Presque dans la plus pure tradition japonaise, il n'hésite pas à s'attarder pour mieux capturer l'émotion, la vérité des personnages, les dépouiller peu à peu du superflu pour ne plus garder que l'essentiel des sentiments, la beauté d'un geste simple mais lourd de sens.

Enfin, et ce n'est pas étonnant venant d'un cinéaste noir indépendant qui, à sa manière, a goûté à l'oppression, et se révèle souvent être un critique fin et attentif des travers du cinéma américain (souvenez-vous de sa réflexion sur la figure du noir dans le nouveau cinéma fantastique hollywoodien), Spike Lee joue avec les codes et les stéréotypes qui régissent l'image cinématographique de la Femme.

Enfin, enfin, un film qui laisse de côté les deux seuls rôles dans lesquels on continue, sous différentes variations, à cantonner la Femme au cinéma : gentille épouse pure, ou vile putain traîtresse. Spike Lee joue de ces codes, s'amuse de façon remarquable avec l'image des femmes, déformée par le prisme du regard masculin (voir les réflexions de Franck, et la suspicion qui semble d'emblée légitime envers Naturelle) pour mieux la réhabiliter tout en finesse.

Et là encore, ce thème précis donne lieu à une scène où c'est l'émotion du spectateur qui prend le dessus sur tout penchant à l'intellectualisation (quand Monty rend visite à Naturelle endormie avant de sortir, à l'aube, avec Jacob et Frank). En réussissant le coup de maître qui consiste à donner un impact émotionnel efficace aux thèmes sérieux qu'il aborde, Spike Lee touche à ce qui devrait toujours constituer l'essence même du cinéma. Et il est encore bien des aspects, que je n'ai pas le temps d'aborder ici, qui font de ce film un événement dans une vie de cinéphile.

Le cinéma peut nous réserver d'autres surprises, il faut l'espérer, mais je ne m'avance pas trop en disant que chez certains, ce film fera date. Pour ma part, en tout cas, interrogez-moi dans 40 ans sur mes dix films préférés de tous les temps, et il y a de grandes chances que vous trouviez celui-ci en très très bonne place.

Auteur :Benjamin Thomas

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