14 décembre 2019
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La Femme de Gilles : Le saut dans le vide.

Le saut dans le vide.

Cinq ans après l'intriguant Une liaison pornographique avec Nathalie Baye et Sergi Lopez, Frédéric Fonteyne poursuit son exploration des méandres de la passion avec La femme de Gilles, dont le générique est scandé par la déchirante complainte d'Edith Piaf : "C'est mon homme". Mais si Une liaison pornographique était traversée par un flot de paroles comme exutoire du désir et des sentiments, La femme de Gilles chemine sur des crêtes plus impressionnistes où l'amour et la passion sont tissés de regards intenses ou désemparés, de corps aimantés ou fuyants, de rires et de larmes.

Un film d'une grande beauté visuelle où les silences et les non-dits accablent bien plus que les mots énoncés pour dévoiler la vérité. Une touchante humanité Dès la première séquence, un flot de sensations envahit le spectateur avec ces images d'Elisa écrasée par la chaleur de l'été finissant. La respiration lourde (elle attend un enfant), l'étoffe de ses vêtements, les jeux des enfants dehors : une myriade de sons et de bruits nous inondent et s'accordent à merveille avec des images tirant sur le clair-obscur (le cinéaste s'est dit inspiré par certaines toiles de Vermeer). Une ouverture qui s'étire et épouse l'attente d'une femme qui guette le retour de son mari, Gilles (Clovis Cornillac au jeu assez prévisible), ouvrier dans les hauts-fourneaux durant les années trente. Mais cette vision presque naïve d'un bonheur simple s'efface bientôt derrière les inquiétudes puis le soupçon d'une femme qui voit sans peine que son époux n'est pas indifférent à Victorine (Laura Smet très convaincante en peu de scènes).

Le récit, et la mise en scène, épousent alors le regard d'Elisa sur ce couple illégitime sans qu'il ne lève ses doutes (très belle séquence où elle le suit dans la nuit et finit par le perdre sans avoir de réponse à ses interrogations). Tourmentée par ce qu'elle ignore ou par ce qu'elle croit deviner, Elisa finit pourtant par comprendre lors de la scène du bal alors qu'elle contemple la belle complicité de Gilles et Victorine lors d'une danse où le premier dévore des yeux son aimée. Là tout s'effondre et, devenue la femme délaissée et trompée, elle entreprend de se battre avec ses propres armes pour le reconquérir. Mais après la magnifique scène de l'aveu de Gilles où explose sa violence jalouse ("Elle est à moi !" hurle-t-il en évoquant la volage Victorine), tout le désarroi d'Elisa se résumera dans cette confession anodine mais terrible : "je ne sais pas ce que je dois faire".

Seule au monde avec son déchirant dilemme (accepter ou perdre celui qu'elle aime), Elisa engage alors un noble mais pathétique combat par lequel se nouent un courage aveugle et un renoncement lucide. Confidente des affres maladives de son mari, dévouée jusqu'à l'absurde (elle épie sa soeur pour l'aider), repliée sur une vaine dignité, Elisa devient une énigme pour le commun des mortels (comment peut-on supporter une telle souffrance amoureuse ?) jusqu'au dénouement brutal et inattendu d'une histoire qu'il serait absurde de juger obsolète sous prétexte qu'elle date d'une époque révolue. Car l'inaltérable sentiment amoureux de cette héroïne ne s'est pas éteint avec la légitime émancipation de la femme d'aujourd'hui...

Un personnage énigmatique et complexe, d'une touchante humanité, interprété avec douceur et force par Emmanuelle Devos dont l'admirable composition nous emporte dans le mystère de la passion.




L'AVIS DE NOS LECTEURS

"Film remarquable ! D'une beauté plastique évidente et surtout ce film dégage une émotion phénoménale; il pose des questions ( serais -je moi assez forte pour accepter tout ce qu'Elisa accepte par amour), les acteurs sont "pris" par leur role dans lequel il n'y a que très peu de dialogues. Un petit regret cependant (mais c'est sans doute voulu pour tout centrer sur Elisa, Gilles et Victorine) les personnages secondaires sont vraiment palots (les jumelles n'ont même pas de prénom par exemple et sont des petites filles particulièrement calmes). Le personnage d'Elisa dégage une force, un renoncement qui paraissent inimaginables."

Dominique Legrand (Tourcoing)

"J'ai vu ce film en avant-première avec Le Quotidien du Cinéma il m'a bouleversée sans doute pour des raisons très personnelles puisque je me suis retrouvée dans le personnage d'Elisa. Au début du film, j'étais plus que perplexe : le parti pris d'esthétisme, la lenteur, l'absence de paroles m'ont fait douter, je ne me sentais pas "prise" par le film; puis, petit à petit, l'émotion dégagée a fait le reste. C'est un très beau film, prenant, avec des acteurs qui ont du tout donner uniquement par des regards, des expressions du visage puisque les dialogues sont réduits à presque rien. A conseiller à tous les jeunes d'aujourd'hui qui n'ont peut-être pas une idée de l'AMOUR et de tout ce qu'il faut parfois endurer pour essayer de le sauver. A la fin du film, je me sentais un peu K.O. et heureusement qu'il y avait un débat qui m'a permis de rester assise un bon moment."

Geneviève Denis (Roubaix)

"J'ai beaucoup aimé le film : la façon de traiter l'image, le jeu des acteurs à la fois très sobre et très intense, le rythme des saisons qui ponctue l'histoire, l'histoire elle-même qui ne peut laisser indifférent. Les trois acteurs principaux sont vraiment formidables. L'échange avec le metteur en scène, après la projection, fut très intéressant ; il m'a donné envie, non seulement de lire le livre dont est tiré le scénario, et de retourner ensuite revoir ce film, très fort que l'on reçoit un peu comme un coup de poing dans l'estomac. Il m'a fallu un temps pour pouvoir applaudir quand les lumières se sont rallumées dans la salle."

Edwige Lescaux (Wattignies)

"C'est un film qui peut difficilement laisser indifférent. Pour ma part, le personnage féminin joué par Emmanuel Devos m'a franchement exaspérée. Par ailleurs, il est à noter que le jeux des 2 acteurs principaux est remarquable. Ce film me semble cependant réservé à un public qui apprécie les films lents, sans dialogue (ou très peu) et sans action (ou très peu) basé uniquement sur les sentiments des personnages."

 Sophie Pauvers (Lille)
Auteur :Patrick Beaumont
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