22 février 2020
Critiques

La Fille au bracelet : Le procès de la vérité

Par Estelle Aubin


L’héroïne, Lise, a dix-huit ans, un bracelet électronique au pied et un procès sur le dos. Elle a la jeunesse et l’inculpation. Il y a deux ans, elle aurait tué sauvagement Flora, sa meilleure amie, au lendemain d’une fête arrosée. Le temps est maintenant au procès. On la retrouve au tribunal de Nantes, dans une salle d’audience rouge bordeaux, presque chaleureux, entourée de jurys, avocats, procureur et famille. Pour son troisième long-métrage, Stéphane Demoustier crée un temps à part, celui judiciaire, qui élime les mines enfantines et les familles. Parmi eux, là, dans son siège, le spectateur, sans preuve, sans réponse, se fait bientôt juge. 

Tout commence sur une plage chaude, un après-midi d’été. Lise, les cheveux encore mouillés, est arrêtée par deux gendarmes. Sa copine est morte. Depuis, la jeune fille dit son innocence, mais ne la clame pas. Lise est froide, droite, souvent silencieuse. Elle habite un quartier résidentiel sans histoire, a des problèmes d’ado et passe ses journées au tribunal. Aux provocations de l’avocate générale, incarnée par Anaïs Demoustier, Lise répond par quelques mots. Elle reste stoïque, impénétrable, dans son petit pull bleu marine. Il y a en elle du mystère, sinon du trouble. Peut-être semblable à celui suscité par Marine Vacht dans "Jeune et Jolie", où la comédienne jouait une fille de dix-sept ans qui se prostitue.

Un procès, une famille 

La caméra de Demoustier insiste sur les visages, souvent avec des gros plans, longs et saisissants. Elle traque la moindre émotion et espère l’aveu, ou la vérité. On se demande ce qu’elle a dans la tête, cette Lise. Et ce qu’en pensent les parents, interprétés par Chiara Mastroianni et Roschdy Zem. C’est le tour de force de Demoustier, faire d’un film de procès, une affaire de famille. Coupable ou non, l’enjeu est ailleurs. Le réalisateur montre ce que le tribunal fait aux personnes, aux relations et au noyau familial. L’adolescente est mise à nue devant le parquet et ses parents.

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Melissa Guers - Copyright Mathieu Ponchel

Le père découvre sa fille libertine et volage, quand la mère ferme les yeux. Les retours en voiture post-audience, Lise à l’arrière, le père au volant, prennent la lumière et le silence. À leur manière, ils questionnent la complexité des relations entre les générations. Et si, finalement, le crime de Lise n'était que d’être une adolescente du XXIème siècle ? Car la jeune fille semble coupable de ses mœurs frivoles, bien davantage que des preuves qui pèsent sur elle. C’est sa personnalité qu’on juge, son sens moral qu’on épie.

« Un cortège d’ombres »

Il est de ces films qui interrogent et appellent en douceur à des remises en question. On voudrait juger, expliciter, tout savoir, tout comprendre. On voudrait des opinions immuables, impartiales, totalement justes. La quête est vaine, on le sait. Croire ou savoir ? Lise doit justifier de ses moindres faits et gestes devant l’audience. Pour mieux qu’on la juge. Des réponses restent pourtant en suspens, écourtées, impossibles. Comment donc saisir la vérité d’un être ? Virginia Woolf dirait que la vie n’est qu’un cortège d’ombres, et on ne la contredirait pas. Voilà un film sur la croyance, l’interprétation, la vérité, puis sur l’humilité, ou l’indulgence. Sur son banc d’accusé, derrière une vitre condamnée, Lise semble sans révolte, peut-être une Meursault moderne. Ça se termine en pensant à L’Étranger de Camus, à son meurtre absurde et ensoleillé. Ça se termine donc sur une plage.

 


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