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La fille coupée en deux : Critique n° 1

Vous l'avez forcément remarqué. Quoi donc ? Mais l'affiche ! Une élégante jeune femme fait irruption, et comme il est précisé, elle est coupée en deux. Une signature : « Miss tic ». Cette affiche de film est plutôt inattendue ! « C'est le producteur Patrick Godeau qui m'a contactée, raconte Miss Tic. Il m'a donné le synopsis de Chabrol et des photos de Ludivine Sagnier que je devais représenter. C'était ma seule contrainte. »

Habituellement, le noir et blanc de Miss Tic s'exprime dans les rues et sur les murs de Paris selon la technique du pochoir. Ex-comédienne et élève des beaux-arts, Miss Tic suit les traces de Faucheur, Mesnager et d'autres qui, dans les années 80, envahissent les murs de la capitale. Elle se fait un nom. C'est la première fois qu'elle réalise une affiche de film – Vous apprécierez : c'est de l'art ! – celle de La Fille coupée en deux, le 54ème film de Claude Chabrol.

À 77 ans, le réalisateur s'amuse encore pour notre plus grand bonheur. "La fille coupée en deux" s'inspire d'un fait divers retentissant : l'assassinat du célèbre architecte new-yorkais Stanford White en 1906. Cet homme à (jeunes) femmes a été tué, à l'âge de 52 ans, alors qu'il assistait à un spectacle. Son meurtrier est Harry Thaw, un playboy millionnaire, qui était l'époux de son ex-maîtresse, Evelyn Nesbit, une jolie mannequin et actrice de music-hall, alors âgée de 22 ans. Les jurés n'ayant pu se prononcer sur la culpabilité de Thaw au terme du premier procès, un deuxième procès a suivi, et cette fois les jurés ont déclaré le prévenu non-coupable, attribuant son geste à sa "démence".

Cette histoire a déjà fait l'objet d'un film, La Fille sur la balançoire (1955) de Richard Fleischer, avec Ray Milland dans le rôle de White, Joan Collins dans celui de Nesbit et Farley Granger dans celui de Thaw. Ce crime a également été évoqué par Milos Forman dans Ragtime. Inspiré par une réplique du film de Fleischer – « J'ai tué l'homme qui a perverti ma femme », Chabrol a transposé entièrement l'histoire en 2006, ne gardant que la trame principale, changeant les lieux et les caractères et professions des personnages. Ainsi, une journaliste prometteuse, Gabrielle (Ludivine Sagnier)est déchirée entre un écrivain marié et pervers (François Berléand) dont elle tombe éperdument amoureuse et un fils de famille déséquilibré et fou d'elle (Benoît Magimel).

Si l'héroïne, Gabrielle, est écartelée entre deux hommes, elle l'est aussi dans son image. Elle semble tantôt innocente tantôt calculatrice voire manipulatrice. Elle est à la fois une petite fille sage, blanche comme « deneige » et une femme « pervertie ». Réussie-t-elle par elle même ? est-elle choisie pour sa beauté ou ce qu'elle est ? Est-elle une femme objet ? Dans ses relations professionnelles ou privées, Gabrielle n'aura de cesse d'essayer d'exister allant jusqu'à se perdre.

Qualifiée souvent de femme-enfant, Ludivine Sagnier apporte à son personnage toute la fraîcheur et la profondeur nécessaire. Chabrol a choisi François Berléand, qu'il avait dirigé dans l'Ivresse du pouvoir, pour incarner son séducteur-bourreau. L'acteur est bien en place ! Faux mari aimant et parfait, il séduit et joue les professeurs d'éducation sexuelle. On l'aurait toutefois aimé plus grinçant et noir. Benoît Magimel a, lui aussi, déjà été dirigé par le réalisateur dans "La Fleur du mal" et "La Demoiselle d'honneur", où il incarnait des personnages très différents.

Cependant, comme l'explique Chabrol, Benoît Magimel termine une trilogie, les diverses images d'un jeune homme. Pour "La Fille coupée en deux", l'acteur a pris beaucoup de risques en allant loin dans la schizophrénie. Son personnage, Paul, est à la fois hautain, prétentieux, ridicule et bien sur fou et violent. Il apparaît comme un jeune enfant qu'il convient de surveiller. D'ailleurs, il se promène avec un chaperon. Il est détestable à souhait. Pourtant, le spectateur ne pourra s'empêcher de s'attacher, malgré tout, un petit peu à lui. Il est sensible, sincère et franc. Il n'est pas dupe de ce qu'il est, il n'en a pas honte.

S'il est certain que Paul est séduisant, cette qualité est occultée tant il paraît gauche et pathétique face à Gabrielle. De fait, il présente une certaine honnêteté. Benoît Magimel a cette faculté d'incarner toutes les classes sociales. Il est remarquable, surprenant et … drôle dans ce personnage de jeune homme maladroit, crânement riche et névrosé. Le thème du double, des apparences trompeuses, est au centre du film.

 Le réalisateur égratigne gentiment le monde la télévision, montrant l'envers du décor au sens propre comme au figuré. Tout n'est qu'apparence et faux-semblants. Chabrol explore aussi la difficulté de réussir à se faire un nom ou un prénom pour ou par soi-même, de ne pas voir sa réussite éclaboussée et suspectée du fait de son héritage ou de ses relations. On retrouve bien sur les ingrédients d'un Chabrol : une opposition entre différents milieux sociaux, un tournage en famille et fidèles, de la musique au scénariste en passant par les acteurs, les fantômes dans le placard, les petites bassesses humaines et quelques scènes de table. Chabrol s'amuse avec Paul, se perd avec Gabrielle, est blasé par la séduction de Saint-Denis.

Des décors soignés et parfaitement étudiés, dialogues audacieux et mise en scène subtile, ce Chabrol est conduit d'une main de maître. On suit sans rechigner le drame vers lequel le réalisateur nous mène. La perversion est omniprésente sans jamais qu'elle soit montrée : ici un escalier, là une porte dérobée, un bon mot ou une tenue scabreuse mais le tout reste très sobre. La suggestion permet tant de choses…

Je regretterai toutefois que cette pointe que j'adore chez Chabrol – je suis une inconditionnelle et objective « qui aime bien, châtie bien » – , ce malaise qu'il crée, cette façon d'insuffler une ambiance malsaine sans en avoir l'air, ne soit pas assez accentuée. Si la fille coupée en deux est sans conteste réussi, il lui manque parfois un pincée de poivre supplémentaire (ou de vinaigre Monsieur Chabrol). Saint Denis est un peut être un peu trop lisse.

En revanche, le personnage de Mathilda May est particulièrement réussi : en la voyant, on se demande de suite dans quel monde on s'est aventuré. Un petit bémol encore sur le rythme et le final, on ressent une certaine longueur. Toutefois, "La Fille coupée en deux" ne nous a pas divisé ! Ne boudons pas notre plaisir ! Le Chabrol de l'année mérite sans conteste que l'on aille se réchauffer, un 08 août, dans une salle de cinéma.
Auteur :Magali Contrafatto
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