25 octobre 2020
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La Fille de Jack l’éventreur : Critique

L'année 1971 n'est pas restée dans les mémoires comme un grand cru de la Hammer, au début des années 70, on considère la firme sur le déclin. Tout cela on le sait déjà mais il est intéressant de se pencher un instant sur les parcours de deux réalisateurs de la Hammer, Roy Ward Baker et Peter Sasdy, les deux hommes de 69 à 71 vont réaliser en miroir trois productions chacun pour la firme dont "La fille de Jack l'Eventreur".

En 1969, Peter Sasdy réalise avec "Une messe pour Dracula" l'une des plus belles variations hammeriennes sur le mythe créé par Stoker, en 70, Baker va réaliser "Les cicatrices de Dracula"...ces deux films, de styles très différents sonnent comme un passage obligatoire en quelque sorte, tout réalisateur de la Hammer se doit d'en passer par Dracula. En 1970-71, les deux réalisateurs s'attaquent à la figure de la prédatrice, de la vampire, chacun faisant jouer Ingrid Pit, Sasdy dans "Countess Dracula", racontant les méfaits de la comtesse Erzebeth Bathory, Baker dans "Vampire Lovers", superbe adaptation du roman de Lefanu, Carmilla.

En 1971, Ils empruntent à nouveaux des chemins parallèles, de plus en plus rapprochés en tournant autour du mythe de Jack l'éventreur, ainsi, Roy Ward Baker réalise "Dr Jekyll and Sister Hyde", variation à la fois sur le roman de Stevenson et sur les meurtres de Whitechapel, et Sasdy réalise le film qui nous intéresse ici, "La fille de Jack l'Eventreur", variation freudienne et mélancolique du mythe. Peter Sasdy est un petit maitre du cinéma d'épouvante freudien, les rapports familiaux, les traumas, sont sa spécialité, il l'a déjà montré avec « Une messe pour Dracula », mais avec "La fille de Jack l'Eventreur", il va encore plus loin dans la psychologie, et aussi dans l'horreur...

Comme toujours chez la Hammer on ne peut que saluer le soin apporté aux décors et aux costumes, ainsi qu'à l'atmosphère, le Londres de l'époque victorienne est reconstitué de façon remarquable, avec ses fiacres, sa brume...et sa misère. Le casting n'est pas aussi prestigieux qu'à l'ordinaire, point de Peter Cushing, de Christopher Lee ou de Dawn Addams ici, mais des acteurs tout de même excellents, surtout Eric Porter en disciple de Freud convaincu et Angharad Rees dans le rôle tragique d'Anna...

Ce qui intéresse Sasdy, c'est le trauma, mais ce n'est pas pour autant qu'il nous ressort les grosses ficelles, il laisse planer le mystère un certain temps avant de lever le voile: Dix-sept ans après, les meurtres continuent, et la jeune Anna se retrouve au milieu d'une affaire qui la dépasse totalement. Complot, Démence ? Il faudra attendre pour le savoir. La tension est palpable et chaque révélation est bien amenée. On pourra regretter un schéma un tantinet répétitif, mais l'atmosphère, la musique et la beauté de l'ensemble font oublier ses menus détails.

Une fois n'est pas coutume, le caractère sanglant et sadiques des meurtres, qui si ces derniers ne sont pas nombreux, vient ajouter un côté "giallesque" bienvenu dans une production britannique... "La fille de Jack l'Eventreur" n'en est pas pour autant une boucherie, et on apprécie la confrontation de la violence avec la douceur d'Anna qui donne un côté baroque et dégénéré à l'ensemble scandant la condamnation des personnages principaux, qui de par leur nature ne sont pas destinés à survivre. Ces personnages à contrecourant, dès le début condamnés, ce sont le Dr Pritchard et Anna, lui est un homme d'âge mûr qui fantasme secrètement sur sa nouvelle pupille, elle est une jeune femme, qui offre sa confiance toute entière à l'homme qui l'a recueilli. Le Dr Pritchard tente de soigner Anna, tout en sachant qu'il ne peut rien faire, il s'accroche à celle qui lui rappelle tant sa défunte femme...

La tension dramatique continue d'aller crescendo, enrichie par la relation trouble des deux personnages ainsi que par l'intervention de seconds rôles fantastiques. On appréciera aussi une visite chez la medium royale ainsi qu'une séance au début du film qui n'est pas sans évoquer les récits d'Arthur Conan Doyle à ce sujet. Peter Sasdy fini par précipiter le couple impossible dans une spirale tragique, faisant revenir Jack l'éventreur dans la vie d'Anna comme le fantôme de Duncan revenu hanter Macbeth, et nous offre un final magnifique, revisitant Roméo et Juliette (et une bonne partie du répertoire shakespearien au passage) avec brio.

"La fille de Jack l'Eventreur", avec la richesse des thèmes abordés, l'excellence des interprétations de ses acteurs et la splendeur de ses décors (la scène finale, sous le dôme de la Cathédrale St Paul), reste dans la filmographie du studio l'une des productions les plus intelligentes, et l'une des plus belles, sinon la plus belle œuvre de Peter Sasdy. Variation émouvante et troublante sur le mythe de Jack l'éventreur ayant pour contexte la naissance de la psychanalyse... Riche, cruel, flamboyant ; à ne manquer sous aucun prétexte !

Auteur :Gabriel Carton
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